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MINE DE TOWER: L'IMPASSE DE L'AUTOGESTION
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Mine de Tower: l'impasse de l'autogestion
Une région aux vieilles traditions ouvrières
Une mine autogérée
Grève dans la mine autogérée
La mystification autogestionnaire
Le grand mensonge du socialisme dans une seule entreprise
Source


Grande Bretagne:

Mine de Tower: l'impasse de l'autogestion
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La mine de Tower au Pays de Galles jouit d'une certaine notoriété (articles de journaux, livre, émissions de télé), parce qu'elle est l'exemple concret d'une entreprise autogérée, rachetée par les travailleurs aux patrons qui voulaient la fermer parce que non rentable pour sauver leur emploi. Les mineurs ont fait la démonstration que la mine pouvait être rentable. Mais ce faisant ont-ils donné à tous les prolétaires une solution pour échapper aux méfaits du capitalisme, ou plutôt ont-ils montré aux bourgeois que les travailleurs pouvaient s'exploiter eux-mêmes encore plus que ne réussissaient à le faire les patrons, l'autogestion étant alors seulement la mystification idéale pour faire admettre la soumission totale aux lois du capital?

Une région aux vieilles traditions ouvrières
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C'est dans la région où est implantée Tower que sont nés l'embryon du premier syndicat de mineurs de Grande-Bretagne, formé à la suite d'une révolte durant l'été 1831 (dont le drapeau était un linge baigné dans le sang d'un veau avec un pain planté sur sa hampe), les premières communautés minières et la première coopérative du Pays de Galles en 1860. Et c'est aussi dans cette vallée de la Cynon, immortalisée par le roman «Qu'elle était verte ma vallée», que l'on vit la première victoire électorale d'un député travailliste dans cette province: celle du fameux social-démocrate Keir-Hardie, l'une des gloires opportunistes de la Deuxième Internationale! Par la suite, avec la victoire de la Révolution bolchevique, beaucoup de mineurs vont adhérer au Parti Communiste de Grande-Bretagne récemment créé, notamment dans cette vallée qui sera surnommée, en conséquence, Little Moscow (la petite Moscou).

Les mines britanniques ont été nationalisées après la seconde guerre mondiale et la bourgeoisie, comme dans les autres pays, a accordé alors des concessions réelles aux mineurs pour garantir la paix sociale en raison du caractère stratégique de cette branche. La paix sociale est rompue à la fin des années soixante avec la fin de la période d'expansion économique; en 1984-85 a lieu la grande grève des mineurs qui se solde par la victoire éclatante du gouvernement Thatcher. De nombreuses mines sont fermées, les unes après les autres, le charbon qui avait été au centre de la puissance industrielle britannique ayant cessé d'être la source d'énergie la plus utilisée et la plus rentable pour le capitalisme. Une décennie plus tard ce sera au tour de Tower, dernière mine de fond du Pays de Galles, que les Houillères Britanniques (passées au secteur privé) jugent non rentable en raison d'un charbon de mauvaise qualité.

Malgré une décision présentée comme irréversible, les bonzes syndicaux pour garder la situation bien en mains, appellent le personnel à donner son avis par un vote. Celui-ci étant à 60 % contre la fermeture, les bonzes demandent de l'aide à leurs compères du Labour Party. Celui-ci envoie sa députée locale descendre dans la mine pour y mener une grève de la faim. Deux jours plus tard, elle en remonte après l'annonce de la continuation de la mine; bien entendu, elle ne proteste pas contre les deux conditions posées: augmentation de la productivité et baisse des salaires de 33 %.

Parallèlement, Arthur Scargill, le secrétaire général du syndicat des mineurs (NUM) qui fait figure de héros de la gauche depuis la grève de 84-85, appelle à lutter... devant les tribunaux, tandis que les bonzes de Tower organisent un nouveau vote. Cette fois, la victoire va aux partisans de la fermeture, beaucoup de travailleurs n'étant guère enthousiasmés par les conditions posées, craignaient d'être licenciés plus tard sans indemnités, tout et sachant qu'il sera dur de retrouver un travail dans le secteur minier (il y a 32 % de chômeurs dans la vallée, plus de la moitié des mineurs licenciés après la grève de 84-85 n'avaient toujours pas retrouvé de travail dix ans après).

Les bonzes de Tower qui, contrairement aux autres mines où leurs collègues ont pu conserver un emploi d'entretien ou de gardiennage, couraient aussi le risque de perdre leur emploi - ce qui est du jamais vu dans l'histoire des Houillères - en dépit de leur travail de sape pour éviter tout conflit, finiront par trouver une «solution»: le rachat de l'entreprise.

Une mine autogérée
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Cette idée sera émise officiellement pour la première fois à un Congrès des Trade Unions. Elle est approuvée par certains comme Scargill, alors que d'autres accusent les travailleurs de Tower de vouloir devenir des capitalistes.

Finalement, 174 ex-salariés, mettant chacun 8'000 Livres, s'associent pour ce rachat. Mais en raison de l'importance de la somme demandée, et le fait que certains avaient déjà bouffé leurs indemnités de licenciement, il fallut demander des dons et organiser des loteries pour réunir celle-ci! En octobre 94, le rachat est officialisé et, le 2 janvier 95, c'est l'ouverture officielle et, le lendemain, la reprise du travail. Au bout d'un an la nouvelle entreprise pouvait rembourser tous les emprunts à la Barclay's, seule banque qui avait accepté le pari de ces mineurs.

Les changements qui se sont produits depuis montrent qu'on est loin du monde merveilleux prôné par les défenseurs de l'autogestion. Bien sûr, dans cette mine où pour travailler il faut être obligatoirement syndiqué, il y a eu des points positifs. On y a introduit un système de retraite et une semaine de congé supplémentaire par an. Les salaires ont été augmentés de 23 Livres par semaine dès la réouverture. Du personnel féminin a été embauché dans certains services (restauration par ex.). Les bonus et primes qui divisaient encore plus les travailleurs du temps des Houillères et représentaient 50 % du salaire (et n'étaient pas payées en arrêt-maladie, le salaire total tombant alors à 40 % de sa valeur) ont été abolis. Et on a remplacé les 5 niveaux de salaires de ceux travaillant en surface par un seul. Mais il y a eu aussi des points douteux.

Ainsi, les niveaux de salaires pour ceux travaillant sous terre n'ont pas été abolis, passant de 7 à 3. Quant à l'absentéisme, s'il est devenu quasiment nul, n'est-ce pas parce que les absences peuvent influer sur les profits de «leur» mine? Et si le salaire, a été augmenté n'est-ce pas pour compenser la suppression des primes et bonus? Par ailleurs, dans la mine de Tower, sur qui flotte le drapeau gallois (le nationalisme des provinces celtes contamine malheureusement de plus en plus le prolétariat), chacun doit dorénavant rendre des comptes - actionnariat oblige!

Grève dans la mine autogérée
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Et il y a surtout bien des points négatifs. Ainsi, on a dû accroître la productivité dès le début de l'autogestion en passant à 11'000 tonnes par semaine car il fallait rembourser très vite. Il y a eut le problème du prix des actions pour les nouveaux embauchés. Et surtout, à Tower qui fit 28 millions de Livres de bénéfices entre 1996 et 98, les administrateurs ont constaté le vol de charbon (100.000 Livres par an environ) car beaucoup de travailleurs croyaient naïvement possible de se servir à volonté puisque la mine leur appartenait... Il y a eu aussi les problèmes liés aux embauches (compétences et expérience mais aussi liens familiaux, affectifs, syndicaux ou politiques...) qui ont attisé les tensions entre mineurs et nouveaux dirigeants: les anciens rapports employés-employeurs sont vite réapparus, puisqu'il fallait bien que l'entreprise soit rentable.

Si certains mineurs ont mordu à l'hameçon autogestionnaire en se lançant dans des heures supplémentaires en pagaille - certains demandant même à travailler les 7 jours de la semaine, - d'autres demandaient la réduction du temps de travail, notamment dans le but d'embaucher. Et ce qui devait arriver arriva: début 2000, ces derniers firent grève contre les heures supplémentaires qui s'étaient généralisées.

On est donc assez vite revenu à la situation qui ressemble pour l'essentiel à ce qu'elle était avant l'autogestion. Les fameuses Assemblées Générales, mises en place pour résoudre les éventuels problèmes et questions en suspens, n'ont donc guère duré. La nouvelle direction avait une devise: «faire grève aujourd'hui serait faire grève contre nous-mêmes». Elle n'a pas convaincu les mineurs et les habitudes de résistance prolétarienne élémentaire contre l'esclavage salarié sont réapparues, au grand dam des administrateurs, outrés de tant d'«inconscience»: bâcler le travail, ou y mettre moins d'ardeur, le quitter avant l'heure...

La mystification autogestionnaire
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Si l'entreprise entretient sa réputation de gauche et humanitaire qui fait partie de son image de marque: achat d'ambulances pour Tchernobyl, de matériel aux mineurs de Cuba et du Vietnam, contribution financière aux marches européennes de chômeurs ces dernières années ou aux dockers de Liverpool par prélèvements direct sur les salaires, les dirigeants n'ont d'autre objectif que celui de la recherche du profit. Il serait absurde de leur en faire le reproche: il n'y a pas d'autre «choix» pour une entreprise dans la société capitaliste, qu'elle soit dirigée par un patron de combat ou par les travailleurs eux-mêmes!

On voit donc l'entreprise autogérée s'allier avec une entreprise tout ce qu'il y a de privée pour faire des études géologiques sur l'avenir du site. Ou se lancer dans des projets commerciaux (tourisme), sans oublier la propagande sur la qualité exceptionnelle de son charbon ou le rôle irremplaçable de cette source d'énergie qui est la plus crasseuse et la plus polluante...

On est donc très loin des images d'Epinal avec lesquelles certains courants politiques ou syndicaux tentent d'endoctriner les prolétaires pour les conduire vers leurs paradis artificiels. En effet, comme l'ont démontré dans le passé Triumph, Lip ou Manufrance et le démontrent aujourd'hui Tower ou les dockers de St-Nazaire par exemple, l'autogestion est une mystification qui conduit les prolétaires à s'enchaîner eux-mêmes aux lois du capital

Le grand mensonge du socialisme dans une seule entreprise
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En effet, s'il ne peut y avoir de socialisme dans un seul pays parce qu'aucun pays ne constitue une entité économique isolée du reste du monde, il peut encore moins y avoir de socialisme dans une seule entreprise ou unité de production vivant sous le mode de production capitaliste. C'est pourtant ce que prétend l'ex-bonze syndical devenu administrateur, O'Sullivan: «nous vivons dans un monde capitaliste mais nous gérons notre entreprise sous un mode socialiste». Comme si l'entreprise autogérée pouvait échapper aux lois du marché, de la concurrence et du profit - bref, aux lois du capitalisme. Pour survivre au sein de cette «guerre de tous contre tous», elle doit user des mêmes moyens et des mêmes rapports, elle ne peut abolir ni le salariat, ni la plus-value.

La seule différence réside dans le fait que les prolétaires ne sont plus exploités mais s'auto-exploitent parce qu'ils sont «propriétaires» de leur lieu de travail et de la production et parce qu'ils s'appliquent eux-mêmes les cadences, la flexibilité, les horaires, la production à fournir, les effectifs nécessaires, la gestion à tenir, les plans à élaborer, etc. Leur titre de propriété, loin de leur faire accéder à la classe supérieure, loin de les libérer de la condition prolétarienne de sans-réserves obligés de vendre leur force de travail pour vivre, les y enchaîne au contraire beaucoup plus solidement.

Le «socialisme» dans une seule entreprise a ceci de commun avec le «socialisme» dans un seul pays, qu'il lui est plus facile de pousser les prolétaires à se crever au boulot, en leur faisant croire qu'ils travaillent pour eux, puisque les patrons, du moins sous leur forme traditionnelle, ont disparu!

Prônée suivant les époques par les «extrémistes» anarcho-syndicalistes ou par des courants et des organisations collaborationnistes traditionnelles, la perspective autogestionnaire véhicule l'absurde illusion petite-bourgeoise qu'il serait possible pour les prolétaires de s'émanciper du capitalisme au sein même de la société capitaliste, en respectant ses lois, son organisation et toutes ses institutions, et en faisant l'économie de toutes les choses déplaisantes qui ont pour nom lutte de classe, affrontements, révolution, organisation en classe et en parti. Mais cette illusion réactionnaire, n'est-ce pas ce que les bourgeois et tous leurs idéologues, démocrates de toutes sortes, essayent de faire croire depuis toujours?

Quoiqu'ils en disent et quoi qu'ils en pensent, les supporters de Tower prennent place dans la même bande antiprolétarienne.

Source: «Le Prolétaire», n° 457, Avril-Juin 2001

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