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Karl Marx
LE CAPITAL
LIVRE I
Deuxième Section
La transformation de la monnaie en capital

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Content:

Deuxième Section: La Transformation de la monnaie en capital

Chapitre IV: Transformation de la monnaie en capital


1. La formule générale du capital

2. Contradictions de 1a formule générale

3. Achat et vente de la force de travail

Notes
Source


Deuxième Section
Chapitre IV
Transformation de la monnaie en capital

1. La formule générale du capital
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[161] La circulation de marchandises est le point de départ du capital. La production marchande et la circulation marchande développée, le commerce, constituent les conditions historiques préalables de sa naissance. Commerce mondial et marché mondial inaugurent, au XVIème siècle, la biographie moderne du capital.

Si nous faisons abstraction du contenu matériel de la circulation marchande, c'est-à-dire de l'échange des diverses valeurs d'usage, et si nous ne considérons que les formes économiques engendrées par ce procès, nous trouvons que la monnaie est son produit ultime. Ce produit ultime de la circulation marchande est la première forme-manifestation du capital.

Historiquement, le capital fait face, partout, à la propriété foncière, d'abord sous la forme-argent, en tant que fortune monétaire, capital commercial et capital usuraire (1). Nul besoin toutefois d'un regard rétrospectif sur l'histoire de l'avènement du capital pour reconnaître dans la monnaie sa première forme-manifestation. La même histoire se déroule quotidiennement devant nos yeux. Chaque nouveau capital entre invariablement sur scène, c'est-à-dire sur le marché - que ce soit celui des marchandises, du travail ou de l'argent - sous forme de monnaie, une monnaie qui devra, en parcourant des procès déterminés, se transformer en capital.

La monnaie en tant que monnaie et la monnaie en tant que capital ne se distinguent d'abord l'une de l'autre que par la forme de leur circulation.

[162] La forme immédiate de la circulation des marchandises est M - A - M, transformation de la marchandise en argent et transformation inverse de l'argent en marchandise, soit vendre pour acheter. Cependant, à côté de cette forme, s'en trouve une deuxième, spécifique et distincte, la forme A - M - A, transformation de l'argent en marchandise et transformation inverse de la marchandise en argent, acheter pour vendre. L'argent qui, dans son mouvement, effectue ce dernier parcours, se transforme en capital, devient capital, est déjà, par destination, capital.

Considérons de plus près la circulation A - M - A. Elle traverse, semblable en cela à la circulation marchande simple, deux phases de sens contraire. Dans la première phase, A - M, l'achat, l'argent est transformé en marchandise. Dans la seconde phase, M - A, la vente, la marchandise est transformée inversement en argent. Mais l'unité des deux phases est le mouvement d'ensemble qui échange argent contre marchandise et cette dernière à nouveau contre de l'argent, qui achète de la marchandise pour la revendre, ou, si l'on néglige les différences formelles entre achat et vente, qui achète marchandise contre argent et argent contre marchandise (2). Le résultat par lequel s'achève le procès tout entier est l'échange d'argent contre argent, A - A. Lorsque j'achète 2000 livres de coton pour 100 et que je revends ces 2000 livres pour 110 , j'ai échangé en définitive 100 contre 110 , argent contre argent.

Il saute aux yeux, à vrai dire, que le procès de circulation A - M - A serait absurde et vain si l'on voulait échanger par ce détour une valeur monétaire contre la même valeur monétaire, par exemple 100 contre 100 . Autrement plus simple et sûre serait la méthode du thésauriseur, qui garde ses 100 au lieu de les livrer aux risques de la circulation. Que par ailleurs le marchand revende 110 le coton acheté 100 , ou qu'il doive le brader pour 100, voire même pour 50 , il n'en demeure pas moins que, dans tous les cas, son argent a effectué un mouvement particulier et original, d'une tout autre nature que celui qu'il effectue dans la circulation marchande simple, par exemple entre les mains du paysan qui, avec l'argent touché de la vente du blé, achète des vêtements. II s'agit donc, tout d'abord, de caractériser les différences de forme entre les cycles A - M - A et M - A - M. En même temps, on verra poindre la différence de contenu derrière ces différences de forme.

Voyons d'abord ce que ces deux formes ont de commun.

[163] Les deux cycles se divisent à l'identique en deux phases de sens contraire, M - A, la vente, et A - M, l'achat. Dans chacune des deux se font face les mêmes éléments, les mêmes choses, marchandise et argent, ainsi que deux personnes, un acheteur et un vendeur, affublées des mêmes masques économiques. Chacun des deux cycles est l'unité des mêmes phases de sens contraire, et par deux fois, cette unité trouve une médiation dans l'entrée en scène de trois contractants, dont l'un ne fait que vendre, l'autre acheter, tandis que le troisième achète et vend tour à tour.

Ce qui, toutefois, sépare d'emblée les deux cycles M - A - M et A - M - A, c'est l'ordre de succession inversé des deux phases de sens contraire de la circulation. La circulation simple des marchandises commence avec la vente et se termine par l'achat, la circulation de la monnaie en tant que capital commence par l'achat et se termine par la vente. Dans l'un, c'est la marchandise, dans l'autre la monnaie qui constitue le point de départ et le point d'arrivée du mouvement. Dans la première forme, c'est la monnaie qui est la médiation du procès d'ensemble, dans la seconde c'est, à l'inverse, la marchandise.

Dans la circulation M - A - M, l'argent finit par être transformé en marchandise, laquelle fait office de valeur d'usage. L'argent est donc dépensé une fois pour toutes. Par contre, dans la forme inverse A -M - A, l'acheteur débourse de l'argent pour en empocher, ensuite, en qualité de vendeur. Lors de l'achat de la marchandise, il met de la monnaie en circulation pour l'en retirer à nouveau en revendant la même marchandise. II ne congédie la monnaie que dans l'astucieux dessein de s'en ressaisir. Celle-ci n'est donc qu'avancée (3).

Dans la forme M - A - M, une même pièce de monnaie change deux fois de place. Le vendeur la reçoit de l'acheteur et la donne en paiement à un autre vendeur. Le procès d'ensemble, qui commence avec l'encaissement de monnaie contre marchandise, s'achève par la cession de monnaie contre marchandise. Dans la forme A - M - A, c'est l'inverse. Une même marchandise, et non une même pièce de monnaie, change ici deux fois de place. L'acheteur la reçoit des mains du vendeur et la remet à un autre acheteur. De même que, dans la circulation simple des marchandises, le changement de place réitéré de la même pièce de monnaie a pour effet de la faire passer une fois pour toutes d'une poche à une autre, de même le changement de place réitéré d'une même marchandise a pour effet de faire refluer l'argent vers son point de départ.

[164] Ce reflux de l'argent vers son point de départ ne dépend pas du fait que la marchandise soit ou non vendue plus cher qu'elle n'a été achetée. Cette circonstance n'a d'influence que sur la grandeur de la somme d'argent qui reflue. Le phénomène du reflux lui-même a lieu dès que la marchandise achetée est à nouveau vendue, et donc que le cycle A - M - A a été entièrement accompli. Il s'agit ici d'une différence tangible entre la circulation de la monnaie en tant que capital et sa circulation en tant que simple monnaie.

Le cycle M - A - M est entièrement parcouru une fois que la vente d'une marchandise a rapporté l'argent que l'achat d'une autre marchandise soustrait à nouveau. Si toutefois l'argent reflue vers son point de départ, cela n'est dû qu'au renouvellement, à la répétition de toute la séquence. Si je vends un quarter de blé pour 3 et si, avec elles, j'achète des vêtements, alors ces 3 sont, pour moi, dépensées une fois pour toutes. Je n'ai plus affaire à elles. Elles sont la propriété du marchand d'habits. Si, maintenant, je vends un second quarter de blé, l'argent refluera vers moi, mais ce sera une conséquence non de la première transaction, mais seulement de sa répétition. Cet argent s'éloigne à nouveau de moi dès que j'ai mené à son terme la deuxième transaction et fait un nouvel achat. Dans la circulation M - A - M, la dépense de monnaie n'a donc rien à voir avec son reflux. Dans A - M - A par contre, le reflux de la monnaie est déterminé par la façon même dont elle a été dépensée. Sans ce reflux, l'opération est un échec, le procès est interrompu et reste inachevé parce que sa seconde phase, la vente qui complète et parachève l'achat, fait défaut.

Le cycle M - A - M part d'une marchandise comme terme extrême et s'achève, à l'autre extrême, avec une marchandise différente qui est éjectée de la circulation et livrée à la consommation. La consommation, la satisfaction de besoins, en un mot la valeur d'usage, sont, par conséquent, la fin dernière de ce cycle. Le cycle A - M - A, en revanche, part de la monnaie comme terme extrême pour revenir, en fin de compte, à ce même terme. Le motif qui l'anime, la fin qui le détermine, c'est donc la valeur d'échange elle-même.

Dans la circulation simple des marchandises, les deux termes extrêmes revêtent la même forme économique. Tous deux sont marchandises. Ce sont aussi des marchandises de même grandeur de valeur. Mais qualitativement, ce sont des valeurs d'usage différentes, par exemple du blé et des habits. L'échange de produits, le déplacement des différents matériaux sous les espèces desquels se présente le travail social, forme le contenu de ce mouvement. Il en est autrement dans la circulation A - M - A. Elle paraît, à première vue, dépourvue de contenu puisque tautologique. Les deux termes extrêmes ont la même forme économique. Tous deux sont monnaie, et ne sont donc pas des valeurs d'usage qualitativement distinctes car la monnaie précisément est cette figure transmuée des marchandises, [165] en laquelle se sont effacées leurs valeurs d'usage particulières. Echanger d'abord 100 contre du coton, puis à nouveau le même coton contre 100 , échanger, donc, par un détour, monnaie contre monnaie, une chose contre la même chose, cela semble être une opération dépourvue de but aussi bien que de sens (4). Une somme d'argent ne peut se distinguer d'une autre que par sa grandeur. Ce n'est donc pas à une dissemblance qualitative entre ses termes extrêmes que le procès A - M - A est redevable de son contenu, puisqu'ils sont tous deux monnaie, mais à leur différence quantitative. Au bout du compte, on aura retiré de la circulation plus d'argent que l'on y en aura jeté au début. Le coton acheté pour 100 sera, par exemple, revendu pour 100 + 10 , soit 110 . La forme complète de ce procès est donc A - M - A', où A' = A + D A, c'est-à-dire où A' est égal à la somme d'argent initialement avancée, augmentée d'un incrément. Cet incrément, l'excédent sur la valeur initiale, je l'appelle survaleur (surplus value). Non seulement, donc, la valeur avancée à l'origine se conserve dans la circulation, mais elle y change de grandeur, s'accroît d'une survaleur, se valorise. C'est ce mouvement qui la transforme en capital.

Il est vrai que dans M - A - M, les deux M extrêmes, par exemple du blé et des habits, peuvent aussi être des grandeurs de valeur quantitativement différentes. [166] Le paysan peut vendre son blé au-dessus de sa valeur ou acheter les habits en dessous de la leur. Lui aussi peut être floué par le marchand d'habits. Toutefois, un tel écart de valeur demeure, pour cette forme de circulation, purement fortuit. Si les deux termes extrêmes, blé et habits par exemple, sont des équivalents, elle n'en perdra pas pour autant sa raison d'être, comme ce serait le cas du procès A - M - A. Au contraire, leur équivalence est pour elle la condition d'un déroulement normal.

La répétition, le renouvellement de l'acte de vendre pour acheter trouve, comme le procès lui-même, sa mesure et sa destination dans une fin qui lui est extérieure, la consommation, la satisfaction de besoins déterminés. Dans l'acte d'acheter pour vendre, en revanche, début et fin sont la même chose, monnaie, valeur d'échange, et cela suffit pour que le mouvement ne connaisse pas de fin. II est vrai que A est devenu A + D A, les 100 , 110 . Mais considérés simplement du point de vue qualitatif, 110 sont la même chose que 100 , à savoir de la monnaie. Et, du point de vue quantitatif, 110 sont une valeur limitée, tout comme 100 . Si les 110 étaient dépensées en tant que monnaie, alors elles manqueraient à leur rôle. Elles cesseraient d'être du capital. Une fois retirées de la circulation, elles se fossilisent sous la forme de trésor, et quand bien même elles reposeraient jusqu'au jour du Jugement Dernier, elles ne grossissent pas d'un farthing. S'agissant donc de valorisation de la valeur, le même besoin de valorisation existe pour 110 comme pour 100 , puisque ces deux sommes sont des expressions limitées de la valeur d'échange et ont donc pour vocation commune de maintenir le cap vers la richesse en général, en augmentant de taille. L'espace d'un instant, il est vrai, la valeur initialement avancée de 100 se distingue de la survaleur de 10 qu'elle engendre dans la circulation, mais aussitôt cette différence s'estompe à nouveau. A la fin du procès, on ne voit pas apparaître, d'un côté, la valeur originelle de 100 , et de l'autre la survaleur de 10 . Ce qui apparaît, c'est une valeur de 110 qui, pour entamer le procès de valorisation, se retrouve sous la même forme adéquate que les 100 initiales. Au terme du mouvement, la monnaie apparaît comme son point de départ (5). La fin de chaque cycle singulier, où s'accomplit l'acte d'acheter pour vendre, constitue par lui-même le début d'un nouveau cycle. [167] La circulation simple des marchandises - vendre pour acheter - sert de moyen à une fin extérieure à la circulation, l'appropriation de valeurs d'usage, la satisfaction de besoins. La circulation de la monnaie en tant que capital, par contre, est à elle-même sa propre fin, car la valorisation de la valeur n'existe qu'au sein de ce mouvement constamment renouvelé. Le mouvement du capital ignore donc toute mesure (6).

En tant que support conscient de ce mouvement, le détenteur de monnaie devient un capitaliste. Sa personne, ou plutôt sa poche est le point de départ et le point de retour de la monnaie. Le contenu objectif de la circulation en question - la valorisation de la valeur - est son but subjectif, et c'est seulement dans la mesure où l'appropriation grandissante de richesse abstraite est l'unique motivation de ses opérations [168] qu'il fait fonction de capitaliste, c'est-à-dire de capital personnifié, doué de volonté et de conscience. Il ne faut donc jamais faire de la valeur d'usage, pas plus d'ailleurs que du gain isolé, le but immédiat du capitaliste (7); ce but, c'est le seul mouvement incessant de l'acquisition (8). Cette propension absolue à l'enrichissement, cette chasse passionnée à la valeur (9), le capitaliste les partage avec le thésauriseur, mais tandis que le thésauriseur n'est qu'un capitaliste fou, le capitaliste est un thésauriseur rationnel. La multiplication sans trêve de la valeur, à laquelle aspire le thésauriseur lorsqu'il tente de sauver (10) la monnaie de la circulation, le capitaliste, plus roué, y parvient en la livrant encore et toujours à celle-ci (10a).

Les formes autonomes, formes-monnaie, que revêt la valeur des marchandises dans la circulation simple, ne font que médiatiser l'échange de marchandises et disparaissent dans le résultat final du mouvement. Dans la circulation A - M - A, par contre, marchandise et monnaie font, toutes deux, fonction seulement de modes d'existence différents de la valeur elle-même, mode universel pour la monnaie, mode particulier, simple travestissement en quelque sorte, pour la marchandise (11). [169] La valeur passe constamment d'une forme à l'autre sans jamais se perdre dans ce mouvement, se transformant ainsi en sujet-automate (11*)Si l'on fige les formes-manifestation particulières que revêt, dans le cycle de sa vie, la valeur qui se valorise, on obtient alors, en guise d'explication: le capital est monnaie, le capital est marchandise (12). En fait la valeur devient, ici, sujet d'un procès dans lequel, à travers l'incessante interversion des formes argent et marchandise, elle change même de grandeur, s'écarte, en tant que survaleur, de sa propre valeur initiale, se valorise elle-même. Car le mouvement dans lequel elle s'accroît d'une survaleur est son mouvement propre, sa valorisation, par conséquent son autovalorisation. La valeur a acquis, du fait qu'elle est valeur, la qualité occulte d'engendrer de la valeur. Elle fait des petits ou, du moins, pond des œufs d'or.

Sujet subsumant (12*) un tel procès dans lequel tantôt elle revêt, tantôt elle dépouille la forme-monnaie et la forme-marchandise tout en se conservant et se déployant dans cette interversion même, la valeur a besoin, par-dessus tout, d'une forme autonome qui laisse constater son identité à elle-même. Et cette forme, elle ne la possède que dans la monnaie. C'est pourquoi celle-ci constitue le point de départ et le point final de tout procès de valorisation. La valeur était de 100 , elle est maintenant de 110 , etc. Mais la monnaie elle-même n'est prise ici que comme une forme de la valeur, car cette dernière en a deux. La monnaie ne devient pas capital sans revêtir la forme-marchandise. Ici donc, la monnaie n'engage pas les hostilités avec la marchandise, comme c'est le cas dans la thésaurisation. Le capitaliste sait que toutes les marchandises, aussi sordides et nauséabondes qu'elles puissent paraître, sont, au regard de la foi et de la vérité, de l'argent, des juifs circoncis dans l'âme et, de plus, des moyens miraculeux de faire, d'argent, plus d'argent encore.

Si, dans la circulation simple, la valeur des marchandises acquiert tout au plus, face à leur valeur d'usage, la forme autonome de monnaie, elle se présente ici, subitement, comme substance en procès, animée d'un mouvement propre, et pour laquelle marchandise et monnaie sont toutes deux de simples formes. Mais il y a plus. Au lieu d'exposer des rapports de marchandise à marchandise, la voilà qui entre dans un rapport quasi privé à elle-même. C'est comme survaleur qu'elle se distingue de sa propre valeur initiale, en qualité de Dieu le Fils qu'elle se distingue de Dieu le Père, tous deux étant du même âge et ne faisant en réalité qu'une seule et même personne, car ce n'est que par l'entremise de la survaleur de 10 que les 100 avancées deviennent capital; ceci fait, dès l'engendrement du Fils, [170] et du Père par l'entremise du Fils, leur différence s'estompe à nouveau et les deux ne font plus qu'un: 110 .

La valeur devient donc valeur en procès, monnaie en procès et, à ce titre, capital. Elle vient de la circulation, y retourne, se conserve et se multiplie en son sein, en revient augmentée et recommence sans cesse le même cycle (13). A - A', de l'argent qui pond de l'argent - money which begets money - c'est ainsi qu'est décrit le capital par la bouche de ses premiers interprètes, les mercantilistes.

Acheter pour vendre, ou, pour dire les choses plus complètement, acheter pour vendre plus cher, A - M - A', cela, certes, semble n'être la forme caractéristique que d'une sorte de capital, le capital commercial. Mais le capital industriel aussi est monnaie qui se transforme en marchandise et, inversement, par la vente de marchandise, se transforme en plus de monnaie. Ce qui peut se passer entre l'achat et la vente, en dehors de la sphère de circulation, ne change rien à cette forme de mouvement. En la personne du capital porteur d'intérêts, enfin, la circulation A - M - A' se présente, dans son résultat, en abrégé, sans médiation, en un style quasiment lapidaire: A - A', argent égal à plus d'argent, valeur supérieure à elle-même. A - M - A' est donc bien la formule générale du capital tel qu'il se manifeste, sur un mode immédiat, dans la sphère de circulation.

2. Contradictions de la formule générale
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La forme de circulation dans laquelle la monnaie sortant de sa chrysalide devient capital contredit toutes les lois développées plus haut sur la nature de la marchandise, de la valeur, de la monnaie et de la circulation elle-même. Ce qui la distingue de la circulation simple des marchandises, c'est l'ordre de succession inversé des deux procès de sens contraire, la vente et l'achat. Mais comment une telle différence, purement formelle, pourrait-elle changer, comme par magie, la nature de ces procès?

Il y a plus. Cette inversion n'existe que pour l'un des trois partenaires qui commercent ensemble. En tant que capitaliste, j'achète une marchandise à A et la revends à B, alors qu'en tant que simple possesseur de marchandises, j'en vends à B, puis j'en achète à A. Pour les partenaires A et B, cette différence n'existe pas. Ils n'entrent en scène que comme acheteur ou vendeur de marchandises. Quant à moi, je leur fais face à chaque fois [171] comme simple détenteur de monnaie ou simple possesseur de marchandises, comme acheteur ou vendeur, plus précisément, dans les deux séquences, je ne me présente à l'un qu'en qualité d'acheteur et à l'autre qu'en qualité de vendeur, à l'un uniquement comme monnaie, à l'autre uniquement comme marchandise, à aucun des deux comme capital ou en qualité de capitaliste, de représentant de quoi que ce soit qui fût plus que monnaie ou que marchandise ou qui pût exercer une action autre que celle de monnaie ou de marchandise. Pour moi, l'achat de A et la vente de B constituent une séquence unique. Mais le lien entre ces deux actes n'existe que pour moi. A ne se soucie nullement de ma transaction avec B, ni B de ma transaction avec A. Si je voulais leur expliquer le mérite particulier qui m'incombe par suite de l'inversion de l'ordre de succession, ils me démontreraient que je me trompe et que la transaction globale n'a pas commencé par un achat ni ne s'est achevée par une vente, mais inversement a commencé par une vente et s'est close sur un achat. En effet, mon premier acte, l'achat, était, du point de vue de A, une vente, et mon deuxième acte, la vente, était, du point de vue de B, un achat. S'estimant insatisfaits, A et B expliqueront que l'ensemble était un tour de passe-passe superflu. A vendra sa marchandise directement à B qui l'achètera directement à A. Ainsi, toute la transaction se réduit à un acte tronqué de la circulation marchande ordinaire, simple vente du point de vue de A, simple achat du point de vue de B. En inversant l'ordre de succession, nous ne sommes donc pas allé au-delà de la sphère de la circulation simple des marchandises et devons regarder si celle-ci, de par sa nature, permet la valorisation des valeurs qui y entrent et, partant, la formation de survaleur.

Prenons le procès de circulation sous une forme où il se présente comme simple échange de marchandises. C'est toujours le cas lorsque les deux possesseurs de marchandises se les achètent mutuellement et que le bilan de leurs créances s'équilibre au jour du paiement. La monnaie fait alors fonction de monnaie de compte, exprimant en prix les valeurs des marchandises, sans pour autant leur faire face sous sa forme sonnante et trébuchante (13*). Dans la mesure où il est question de valeur d'usage, il est évident que les deux échangistes peuvent y gagner. Tous deux cèdent des marchandises qui, en tant qu'elles relèvent de la valeur d'usage, leur sont inutiles, et en acquièrent dont l'usage leur est nécessaire. II se peut que cette utilité ne soit pas la seule. A, qui vend du vin et achète des céréales, produit peut-être plus de vin que ne pourrait le faire le céréalier B dans le même temps de travail, et B plus de céréales, dans le même temps de travail, que ne pourrait le faire le viticulteur A. A reçoit donc, pour la même valeur d'échange, plus de céréales, et B plus de vin, [172] que ce que tous deux produiraient, chacun pour soi, en vin et en céréales, sans passer par l'échange. On peut donc dire, en faisant référence à la valeur d'usage, que «l'échange est une transaction dans laquelle les deux parties gagnent» (14). Il en va autrement de la valeur d'échange.

«Un homme qui possède beaucoup de vin et point de blé, commerce avec un autre homme qui possède beaucoup de blé et point de vin: entre eux s'échange une valeur de 50 en blé contre une valeur de 50 en vin. Cet échange n'est un accroissement de la valeur d'échange ni pour l'un ni pour l'autre; car chacun d'eux possédait déjà avant l'échange une valeur égale à celle qu'il s'est procurée par le truchement de cette opération» (15).

Que la monnaie en tant que moyen de circulation s'interpose entre les marchandises et que les actes d'acheter et de vendre soient manifestement disjoints, ne change rien à l'affaire (16). La valeur des marchandises se trouve exposée dans leurs prix avant qu'elles n'entrent dans la circulation; elle est donc la condition préalable, et non le résultat de cette dernière (17).

A considérer dans l'abstrait la circulation simple des marchandises, c'est-à-dire en négligeant les circonstances qui ne découlent pas de ses lois immanentes, il ne se passe rien d'autre en elle, hormis la substitution d'une valeur d'usage à une autre, qu'une métamorphose, une simple mutation de forme de la marchandise. La même valeur, c'est-à-dire le même quantum de travail social réifié, reste aux mains du même possesseur de marchandises, d'abord sous les dehors de sa marchandise, puis de l'argent en lequel celle-ci se transforme, enfin de la marchandise en laquelle se transforme à rebours cet argent. Cette mutation de forme n'implique aucune modification de la grandeur de valeur. Mais la mutation dont la valeur même de la marchandise est le siège dans ce procès se limite à une mutation de sa forme-monnaie. La valeur existe d'abord comme prix de la marchandise offerte à la vente, puis comme somme d'argent qui, cependant, était déjà exprimée dans le prix, enfin comme prix d'une marchandise équivalente. Cette mutation de forme, en elle-même, n'entraîne pas plus une modification de la grandeur de valeur que ne le ferait le change d'un billet de 5 livres contre des souverains, des demi-souverains et des shillings. [173] Dans la mesure donc où la circulation de la marchandise n'implique qu'une mutation de forme de sa valeur, elle implique, si le phénomène se déroule dans toute sa pureté, l'échange d'équivalents. L'économie vulgaire elle-même, si éloignée qu'elle soit de comprendre ce qu'est la valeur, pose comme condition préalable, chaque fois qu'elle veut étudier, à sa manière, le phénomène à l'état pur, que l'offre et la demande coïncident, c'est-à-dire que leurs effets ne se fassent plus sentir. Si donc, eu égard à la valeur d'usage, les échangistes peuvent être tous les deux gagnants, tous les deux ne peuvent pas gagner en valeur d'échange, au contraire: «Où il y a égalité, il n'y a pas de gain» (18). Des marchandises, il est vrai, peuvent être vendues à des prix qui s'écartent de leurs valeurs, mais cet écart apparaît comme une atteinte à la loi de l'échange de marchandises (19). Dans sa forme pure, ce dernier est un échange d'équivalents, il n'est donc pas un moyen de s'enrichir en valeur (20).

Derrière les tentatives de présenter la circulation marchande comme une source de survaleur, se cache le plus souvent un quiproquo, une confusion entre valeur d'usage et valeur d'échange. C'est le cas par exemple chez Condillac:
«
II est faux que dans les échanges, on donne valeur égale pour valeur égale. Au contraire, chacun des contractants en donne toujours une moindre pour une plus grande... En effet, si on échangeait toujours valeur égale pour valeur égale, il n'y aurait de gain à faire pour aucun des contractants. Or, tous les deux en font ou en devraient faire. Pourquoi? C'est que les choses n'ayant qu'une valeur relative à nos besoins, ce qui est plus pour l'un, est moins pour l'autre, et réciproquement... Ce ne sont pas là les choses nécessaires à notre consommation que nous sommes censés mettre en vente... Nous voulons livrer une chose qui nous est inutile, pour nous en procurer une qui nous est nécessaire...» «…il fut naturel de juger qu'on donnait, dans les échanges, valeur égale pour valeur égale toutes les fois que les choses qu'on échangeait étaient estimées égales en valeur chacune à une même quantité d'argent... Il y a encore une considération qui doit entrer dans le calcul, c'est de savoir si nous échangeons tous deux un surabondant pour une chose nécessaire (21)

[174] On voit comment Condillac non seulement mélange valeur d'usage et valeur d'échange, mais aussi projette, avec une naïveté véritablement enfantine, sur une société dotée d'une production marchande développée un ordre des choses où le producteur produit lui-même ses moyens de subsistance et ne met en circulation que ce qui excède ses besoins personnels, le «surabondant» (22). Et pourtant l'argument de Condillac est souvent repris par les économistes modernes, notamment lorsqu'il s'agit d'exposer la figure développée de l'échange marchand, le commerce, comme produisant de la survaleur.

«Le commerce, est-il dit par exemple, ajoute de la valeur aux produits, car ces mêmes produits ont plus de valeur dans les mains du consommateur que dans celles du producteur; il faut donc le considérer au sens strict (strictly) comme un acte de production (23)

Mais on ne paie pas deux fois les marchandises, une fois leur valeur d'usage et une autre fois leur valeur. Et si la valeur d'usage de la marchandise est plus utile à l'acheteur qu'au vendeur, sa forme-monnaie est plus utile au vendeur qu'à l'acheteur. Sinon, la vendrait-il? Alors on pourrait dire tout aussi bien que l'acheteur accomplit au sens strict (strictly) un «acte de production» en convertissant en monnaie par exemple les bas du marchand.

Si les marchandises, ou bien les marchandises et la monnaie, sont d'égale valeur d'échange, si donc sont échangés des équivalents, personne ne tire de la circulation plus de valeur qu'il n'y met. Alors, aucune création de survaleur n'a lieu. Dans sa forme pure, le procès de circulation des marchandises implique l'échange d'équivalents. Dans la réalité toutefois, les choses ne se passent pas de façon pure. Nous supposerons donc un échange de non-équivalents.

Dans tous les cas, sur le marché, un possesseur de marchandises ne fait face qu'à un autre possesseur de marchandises, et le pouvoir que ces personnes exercent l'une sur l'autre n'est que celui de leurs marchandises. La disparité matérielle des marchandises est la raison d'être matérielle de l'échange et rend leurs possesseurs mutuellement dépendants, du fait qu'aucun d'entre eux ne détient l'objet de son propre besoin, [175] et que chacun détient celui du besoin de l'autre. Cette disparité matérielle de leurs valeurs d'usage mise à part, il n'existe plus qu'une différence entre les marchandises, celle entre leur forme physique et leur forme transmuée, entre marchandise et monnaie. Ainsi, les possesseurs de marchandises ne se distinguent les uns des autres qu'en qualité de vendeurs, détenteurs de marchandises, ou d'acheteurs, détenteurs de monnaie.

Posons par hypothèse que, par quelque privilège inexplicable, le vendeur a loisir de vendre la marchandise au-dessus de sa valeur, soit 110 quand elle en vaut 100, donc avec une hausse nominale de 10%. Le vendeur encaisse donc une survaleur de 10. Seulement, après avoir été vendeur, le voilà acheteur. Il rencontre un troisième possesseur de marchandises, un vendeur, qui jouit lui-même du privilège de vendre la marchandise renchérie de 10%. Notre homme a gagné 10 comme vendeur pour les perdre comme acheteur (24). Tout se ramène en effet à ceci que tous les possesseurs de marchandises se vendent mutuellement leurs marchandises 10% au-dessus de leur valeur, ce qui est strictement la même chose que s'ils les vendaient à leur valeur. Une telle hausse générale des prix nominaux des marchandises a le même effet que si les valeurs-marchandises se voyaient par exemple estimées en argent au lieu de l'être en or. Il y aurait inflation des prix, noms monétaires des marchandises, mais les rapports de valeur resteraient inchangés.

Supposons, à l'inverse, que l'acheteur ait ce privilège d'acheter les marchandises en dessous de leur valeur. Il n'est même pas nécessaire ici de rappeler que l'acheteur redevient vendeur. Il était vendeur avant de devenir acheteur. Il a déjà perdu 10% en tant que vendeur avant d'en gagner autant comme acheteur (25). De nouveau, c'est la même chose.

La formation de survaleur et, partant, la transformation de la monnaie en capital, n'est donc explicable ni par le fait que les vendeurs vendent les marchandises au-dessus de leur valeur, ni par le fait que les acheteurs les achètent en dessous de celle-ci (26).

[176] On ne simplifie en aucune façon le problème en introduisant en contrebande des considérations qui lui sont étrangères, ou en disant, comme le colonel Torrens par exemple:

«La demande effective consiste dans la capacité et la propension (!) des consommateurs, que l'échange se fasse avec ou sans intermédiaire, à donner pour des marchandises une certaine portion de tous les ingrédients du capital plus grande que ce que coûte leur production» (27).

Dans la circulation, producteurs et consommateurs ne se font face qu'en qualité d'acheteurs et de vendeurs. Prétendre que, pour le producteur, la survaleur naîtrait de ce que les consommateurs paient la marchandise au-dessus de sa valeur, c'est seulement mettre un masque à cette thèse toute simple: le possesseur de marchandises détient, en tant que vendeur, le privilège de vendre trop cher. Le vendeur a lui-même produit sa marchandise ou bien il tient la place de celui qui l'a produite, mais l'acheteur n'a pas moins produit la marchandise que représente son argent, ou bien il tient la place de celui qui l'a produite. Au producteur fait donc face un autre producteur. Ce qui les distingue, c'est que l'un achète et l'autre vend. Le fait que son possesseur, sous le nom de producteur, vende la marchandise au-dessus de sa valeur et, sous le nom de consommateur, la paie trop cher, ne nous fait pas avancer d'un pas (28).

C'est pourquoi les défenseurs conséquents de cette illusion que la survaleur proviendrait d'une hausse du prix nominal et du privilège du vendeur de pouvoir vendre la marchandise trop cher présupposent l'existence d'une classe qui se contenterait d'acheter sans vendre et donc de consommer sans produire. L'existence d'une telle classe, au point où nous en sommes - la circulation simple -, est encore inexplicable. Mais anticipons. Il faut que l'argent, avec lequel la dite classe achète sans discontinuer, afflue aussi sans discontinuer vers elle, en provenance des possesseurs de marchandises eux-mêmes, sans passer par l'échange, gratuitement, en vertu de quelconques titres reposant sur le droit et la force. Vendre à cette classe les marchandises au-dessus de leur prix signifie se réapproprier en fraude une partie de l'argent donné pour rien (29). C'est ainsi que les cités d'Asie mineure payaient un tribut en argent à la Rome antique. [177] Avec cet argent, Rome leur achetait des marchandises et les achetait trop cher. Les habitants d'Asie mineure bernaient les conquérants romains en leur soutirant en retour, par la voie du commerce, une partie du tribut. Et pourtant ce sont les habitants d'Asie mineure qui étaient, en définitive, les dupes. Les marchandises leur étaient toujours payées avec leur argent. Ce n'est là une méthode ni pour s'enrichir ni pour créer de la survaleur.

Nous nous tiendrons donc dans les limites de l'échange marchand, où les vendeurs sont acheteurs et les acheteurs, vendeurs. Peut-être notre embarras vient-il seulement d'avoir conçu les personnes comme catégories personnifiées, et non comme individus.

Il est possible que le possesseur de marchandises A soit assez malin pour rouler ses collègues B et C, et que ceux-ci, en dépit de la meilleure volonté, ne puissent prendre leur revanche. A vend à B du vin pour une valeur de 40 et acquiert en échange des céréales pour une valeur de 50 . A a converti ses 40 en 50, d'un moins il a fait un plus et a transformé sa marchandise en capital. Regardons cela de plus près. Avant l'échange, nous avions, aux mains de A, pour 40 de vin et, aux mains de B, pour 50 de céréales, soit une valeur globale de 90 . Après l'échange, nous avons la même valeur globale de 90 . La valeur en circulation ne s'est pas accrue d'un iota, c'est sa distribution entre A et B qui s'est modifiée. D'un côté apparaît comme sur-valeur ce qui, de l'autre, est sous-valeur (29*) comme un plus ce qui apparaît, de l'autre, comme un moins. Le même transfert se serait produit si A, sans recourir à la forme dissimulatrice de l'échange, avait directement dérobé 10 à B. La somme des valeurs en circulation ne peut manifestement pas être augmentée par l'effet d'une redistribution, pas plus qu'un juif n'augmente la quantité de métaux précieux dans un pays en vendant pour une guinée un farthing de l'époque de la reine Anne. La classe des capitalistes d'un pays, prise dans son ensemble, ne peut se léser elle-même (30).

On peut tourner et retourner le problème autant qu'on voudra, le résultat restera le même. Si ce sont des équivalents qui sont échangés, il ne naîtra aucune survaleur, [178] si ce sont des non-équivalents, il n'en naîtra aucune non plus (31). La circulation, l'échange de marchandises, ne crée pas de valeur (32).

On comprend alors pourquoi, dans notre analyse de la forme fondamentale du capital, forme sous laquelle il détermine l'organisation économique de la société moderne, nous n'accordons strictement aucune considération, dans un premier temps, à ses figures populaires et quasiment antédiluviennes, le capital commercial et le capital usuraire.

Avec le capital commercial proprement dit, apparaît dans toute sa pureté la forme A-M-A', acheter pour vendre plus cher. Or, son mouvement se déroule tout entier à l'intérieur de la sphère de la circulation. Mais comme il est impossible d'expliquer, à partir de la circulation elle-même, la transformation de la monnaie en capital, la formation de survaleur, le capital commercial apparaît, à partir du moment où l'on échange des équivalents (33), comme une impossibilité, et partant, comme ne pouvant dériver que du tort causé aux producteurs de marchandises, acheteurs comme vendeurs, par le marchand qui s'insinue entre eux tel un parasite. C'est en ce sens que Franklin dit que «la guerre est brigandage, le commerce duperie» (34). Si l'on ne veut pas expliquer la valorisation du capital commercial par le simple fait que les producteurs de marchandises se font duper, [179] il faut alors une longue série de chaînons intermédiaires qui font encore complètement défaut à ce point de l'exposé où notre seul préalable est la circulation marchande et ses moments élémentaires.

Ce qui est vrai du capital commercial l'est encore plus du capital usuraire. Dans le capital commercial, les termes extrêmes - la monnaie mise sur le marché et le montant accru qui en est retiré - ont du moins pour médiation l'achat et la vente, le mouvement de la circulation. Dans le capital usuraire, la forme A-M-A' se trouve réduite, sans médiation, aux termes extrêmes A-A', argent qui s'échange contre plus d'argent, forme en contradiction avec la nature de la monnaie et, partant, inexplicable du point de vue de l'échange des marchandises. D'où les remarques d'Aristote:

«Puisque la chrématistique est double, que d'un côté elle appartient au commerce, de l'autre à l'économique, que sous ce dernier rapport elle est nécessaire et louable, que sous le premier, elle est fondée sur la circulation et blâmée à juste titre (car elle ne repose pas sur la nature, mais sur une duperie réciproque), on a de très bonnes raisons de haïr l'usure parce qu'avec elle l'argent lui-même devient source d'acquisition et ne sert pas aux fins pour lesquelles il a été inventé. Car il était destiné à servir à l'échange des marchandises, alors que l'intérêt fait avec de l'argent plus d'argent. D'où aussi son nom» (tokos: «intérêt», mais aussi «rejeton»). «Car les rejetons ressemblent aux géniteurs. Mais l'intérêt est argent d'argent, de sorte que de toutes les manières d'acquérir, c'est celle qui est la plus contre nature. (35)»

Au cours de notre analyse, nous découvrirons que le capital porteur d'intérêt, de même que le capital commercial, est une forme dérivée et nous verrons en même temps pourquoi leur apparition précède historiquement la forme fondamentale et moderne du capital.

Il s'est avéré que la survaleur ne peut pas naître de la circulation, que donc lors de sa formation, quelque chose doit se passer en coulisse, quelque chose qui ne se voit pas dans la circulation même (36). Mais la survaleur peut-elle provenir d'ailleurs que de la circulation? La circulation est la somme de toutes les interactions des possesseurs de marchandise. En dehors d'elle, le possesseur de marchandises n'entretient plus de rapport qu'à sa propre marchandise. Eu égard à la valeur de cette dernière, ce rapport se limite à ceci qu'elle renferme un quantum du travail de son possesseur, mesuré suivant des lois sociales déterminées. [180] Ce quantum de travail s'exprime dans la grandeur de valeur de sa marchandise, et, comme une grandeur de valeur s'expose en monnaie de compte, il s'exprime dans un prix, par exemple 10 . Mais le travail du possesseur de marchandises n'est pas représenté et dans la valeur de la marchandise et dans un excédent sur cette valeur, il n'est pas représenté dans un prix de 10 qui serait en même temps de 11, dans une valeur qui serait plus grande qu'elle-même. Le possesseur de marchandises peut, par son travail, créer des valeurs, mais pas de valeur se valorisant. Il peut augmenter la valeur d'une marchandise en ajoutant à une valeur existante une valeur nouvelle au moyen d'un nouveau travail, par exemple en faisant des bottes à partir de cuir. La même matière a maintenant plus de valeur parce qu'elle renferme un quantum de travail plus grand. C'est pourquoi la botte a plus de valeur que le cuir. Mais la valeur du cuir est restée ce qu'elle était; elle ne s'est pas valorisée, ni n'a pris de survaleur au cours de la fabrication des bottes. Il est donc impossible qu'en dehors de la sphère de la circulation, sans entrer en contact avec d'autres possesseurs de marchandise, le producteur de marchandises puisse valoriser de la valeur et, partant, transformer monnaie ou marchandise en capital.

Le capital ne peut donc pas naître de la circulation, et tout aussi peu ne pas y naître. Il faut et il ne faut pas qu'il naisse en elle.

Il s'ensuit donc un double résultat.

Il faut exposer la transformation de la monnaie en capital sur la base de lois immanentes à l'échange de marchandises, de sorte que l'échange d'équivalents soit pris comme point de départ (37). [181] Notre détenteur de monnaie, qui n'est encore capitaliste qu'à l'état larvaire, doit acheter les marchandises à leur valeur, les revendre à leur valeur et retirer pourtant, au terme du procès, plus de valeur qu'il n'en a introduit. Il faut que son éclosion à l'état de papillon ait lieu dans la sphère de la circulation et qu'elle n'y ait pas lieu. Telles sont les données du problème. Hic Rhodus, hic salta!

3. Achat et vente de la force de travail
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Le changement dans la valeur de la monnaie vouée à se transformer en capital ne peut pas avoir pour siège cette monnaie même, car celle-ci, en sa qualité de moyen d'achat et de moyen de paiement, ne fait que réaliser le prix de la marchandise qu'elle achète ou qu'elle paie, tandis que, persévérant dans sa forme propre, elle se fige, se pétrifie en une grandeur de valeur constante (38). Ce changement ne peut pas davantage provenir du deuxième acte de la circulation - la revente de la marchandise -, car cet acte transforme à rebours la forme physique de la marchandise en forme-monnaie. Il faut donc que le changement porte sur la marchandise achetée dans le premier acte, A - M, mais non sur sa valeur, car ce sont des équivalents qui sont échangés et la marchandise est payée à sa valeur. Le changement ne peut donc provenir que de la valeur d'usage en tant que telle de la marchandise, c'est-à-dire de la consommation qui en est faite. Pour extraire de la valeur en consommant une marchandise, il faudrait que notre détenteur de monnaie ait le bonheur de découvrir dans la sphère de la circulation, sur le marché, une marchandise dont la valeur d'usage même aurait la disposition particulière d'être source de valeur et pour laquelle, par conséquent, le fait d'être consommé serait en lui-même acte de réifier du travail et, partant, de créer de la valeur. Or, cette marchandise si spéciale, le détenteur de monnaie la trouve sur le marché: c'est la puissance de travail, ou force de travail.

Par force de travail ou puissance de travail, nous entendons l'ensemble des aptitudes physiques et mentales existant dans le corps, dans la personnalité vivante d'un homme, et que celui-ci met en œuvre chaque fois qu'il produit des valeurs d'usage de quelque espèce qu'elles soient.

Toutefois, pour que le détenteur de monnaie trouve sur le marché la marchandise force de travail, il faut que différentes conditions soient remplies. L'échange de marchandises n'implique, en lui-même, aucun autre rapport de dépendance [182] que celui découlant de sa nature propre. Ceci étant admis, la marchandise force de travail ne peut apparaître sur le marché que parce que, et dans la mesure où elle est mise en vente ou vendue par son propre possesseur, la personne dont elle est la force de travail. Pour que son possesseur la vende comme marchandise, il faut qu'il puisse en disposer, qu'il soit donc le libre propriétaire de sa puissance de travail, de sa personne (39). Lui et le détenteur de monnaie se rencontrent sur le marché et entrent en relation mutuelle en qualité de possesseurs de marchandises, sur un pied d'égalité, ne se distinguant l'un de l'autre que parce que l'un est acheteur, l'autre vendeur, tous deux étant donc, juridiquement, des personnes égales. La persistance de ce rapport requiert que le propriétaire de la force de travail ne vende jamais celle-ci que pour un temps déterminé, car s'il la vend en bloc, une fois pour toutes, alors il se vend lui-même, d'homme libre devient esclave, de possesseur de marchandises, marchandise. II lui faut, en tant que personne, se rapporter constamment à sa force de travail comme à sa propriété et, partant, à sa marchandise propre, et cela il ne le peut que pour autant qu'il ne la mette jamais que provisoirement, pour une durée déterminée, à disposition de l'acheteur, à des fins d'utilisation, pour autant donc que, par la cession qu'il en fait, il ne renonce pas à sa propriété sur elle (40).

[183] La seconde condition essentielle pour que le détenteur de monnaie trouve la marchandise force de travail sur le marché, c'est que le possesseur de cette dernière, dans l'impossibilité de vendre des marchandises en lesquelles son travail se serait réifié, soit obligé, au lieu de cela, de mettre en vente sa force de travail même, qui n'existe que dans sa chair vive.

Pour que quelqu'un puisse vendre des marchandises autres que sa force de travail, il faut évidemment qu'il possède des moyens de production, par exemple des matières premières, des instruments de travail, etc. Il ne peut faire de bottes s'il n'a pas de cuir. D'autre part, il a besoin de moyens de subsistance. Personne, pas même un musicien de l'avenir (40*), ne peut se nourrir de produits futurs, pas plus que de valeurs d'usages dont la production est en cours; l'homme, comme au premier jour de son apparition sur la scène terrestre, est obligé de consommer quotidiennement avant de produire et pendant qu'il produit. Etant produits comme marchandises, les produits doivent être vendus après avoir été produits et ne peuvent donc satisfaire les besoins du producteur qu'après la vente. Au temps de production s'ajoute le temps nécessaire à la vente.

Pour que la monnaie se transforme en capital, son détenteur doit donc trouver, sur le marché, le travailleur libre, libre en un double sens, au sens où, en tant que personne libre, il dispose de sa force de travail comme de sa propre marchandise, et où, d'autre part, il n'a pas d'autres marchandises à vendre, où il est détaché, affranchi de toutes les choses nécessaires à la mise en œuvre de sa force de travail.

La question de savoir pourquoi ce travailleur libre vient à sa rencontre dans la sphère de la circulation n'intéresse pas le détenteur de monnaie qui découvre ce secteur particulier du marché qu'est le marché du travail. Et, provisoirement, elle nous intéresse tout aussi peu. Nous nous en tenons théoriquement aux faits, comme le détenteur de monnaie s'y tient pratiquement. Une chose toutefois est claire. La nature ne produit pas d'un côté des détenteurs d'argent ou de marchandises et, de l'autre, de simples possesseurs de leur force de travail. Ce rapport ne relève pas de l'histoire naturelle, pas plus qu'il n'est un rapport social commun à toutes les périodes de l'histoire. Il est manifestement le résultat d'une évolution historique antérieure, le produit de nombreux bouleversements économiques et du déclin de toute une série de formes plus anciennes de la production sociale.

Même les catégories économiques que nous avons examinées précédemment portent les traces de leur histoire. L'existence du produit comme marchandise recouvre des conditions historiques déterminées. Le produit, pour devenir marchandise, ne doit pas être produit comme moyen de subsistance immédiat du producteur lui-même. Si nous avions continué à rechercher dans quelles circonstances tous les produits, ou seulement la majorité d'entre eux, revêtent la forme-marchandise, [184] il se serait avéré que cela ne survient que sur la base d'un mode de production tout à fait spécifique, le mode de production capitaliste. Une telle étude, toutefois, nous eût éloigné de l'analyse de la marchandise. Il peut y avoir production et circulation de marchandises même si la plus grande partie des produits destinée à la consommation immédiate ne se transforme pas en marchandises et que le procès social de production est donc bien loin d'être dominé, en étendue comme en profondeur, par la valeur d'échange. Le fait que le produit se présente comme marchandise implique, au sein de la société, une division du travail développée jusqu'au point où la scission entre valeur d'usage et valeur d'échange, qui, dans le troc direct, n'en était qu'à ses débuts, est déjà consommée. Mais une telle phase du développement est commune aux formations sociales et économiques les plus diverses.

Considérons maintenant la monnaie: elle a pour condition préalable une certaine intensité d'échange marchand. Les formes-monnaie particulières, simple équivalent-marchandise, moyen de circulation, moyen de paiement, réserve et monnaie mondiale, signalent, suivant l'importance plus ou moins grande et la prédominance relative d'une fonction ou d'une autre, des stades très différents du procès social de production. L'expérience montre toutefois qu'une circulation marchande relativement peu développée suffit pour que toutes ces formes se constituent. Il en est autrement du capital. Ses conditions historiques d'existence ne sont certainement pas réunies du seul fait de l'existence de la circulation marchande et monétaire. Il ne surgit que là où le possesseur de moyens de production et de subsistance trouve, sur le marché, le travailleur libre en qualité de vendeur de sa force de travail, et, à elle seule, cette condition historique renferme une histoire, une histoire mondiale. D'emblée donc, le capital s'annonce comme une époque du procès social de production (41).

Il s'agit maintenant d'examiner plus précisément cette marchandise particulière qu'est la force de travail. Semblable en cela à toutes les autres marchandises, elle a une valeur (42). Comment la détermine-t-on?

La valeur de la force de travail, comme celle de toute autre marchandise, est déterminée par le temps de travail nécessaire à la production, donc aussi à la reproduction, de cet article spécifique. Pour autant qu'elle est valeur, la force de travail [185] représente seulement un quantum déterminé de travail social moyen réifié en elle. La force de travail n'existe qu'à l'état de disposition de l'individu vivant. La production de la première présuppose donc l'existence de ce dernier. L'existence de l'individu étant donnée, la production de la force de travail consiste en la reproduction et la conservation de celui-ci. L'individu vivant a besoin, en vue de sa propre conservation, d'une certaine somme de moyens de subsistance. Le temps de travail nécessaire à la production de la force de travail se ramène donc au temps de travail nécessaire à la production de ces moyens de subsistance, autrement dit la valeur de la force de travail est la valeur des moyens de subsistance nécessaires à la conservation de son possesseur. Toutefois, la force de travail ne devient effective qu'en s'extériorisant, elle n'entre en action que dans le travail. Mais par son action - le travail - un quantum déterminé de substance humaine, musculaire, nerveuse, cérébrale, etc. est dépensé et doit être reconstitué. Cette dépense accrue a pour condition un accroissement des rentrées (43). Si aujourd'hui le propriétaire de la force de travail a travaillé, il doit pouvoir répéter demain le même procès dans les mêmes conditions de vigueur et de santé. Le volume des moyens de subsistance doit donc être suffisant pour maintenir l'individu dans son état normal d'individu au travail. Les besoins naturels eux-mêmes, se nourrir, s'habiller, se chauffer, se loger, etc. diffèrent suivant les particularités naturelles, climatiques et autres, d'un pays. D'autre part, l'ampleur même des prétendus besoins nécessaires, ainsi que leur mode de satisfaction, sont un produit historique et dépendent par conséquent pour une grande part du niveau culturel d'un pays, entre autre, et même essentiellement, des conditions dans lesquelles la classe des travailleurs libres s'est constituée, et, partant, de ses habitudes et de ses exigences quant aux conditions de vie (44). Au contraire des autres marchandises, la détermination de valeur de la force de travail renferme donc un élément historique et moral. Cependant, en moyenne, pour un pays déterminé et à une époque déterminée, l'ensemble des moyens de subsistance nécessaires est donné.

Le propriétaire de la force de travail est un être mortel. Sa présence sur le marché devant présenter une continuité, comme le présuppose la transformation continue de la monnaie en capital, il faut que le vendeur de la force de travail se rende éternel, «comme se rend éternel tout individu vivant, par la génération» (45). [186] Les forces de travail soustraites au marché pour cause d'usure ou de mort doivent être constamment remplacées par un nombre au moins égal de forces de travail nouvelles. Le volume des moyens de subsistance nécessaires à la production de la force de travail inclut donc les moyens de subsistance nécessaires à la relève, c'est-à-dire aux enfants des ouvriers, de sorte que cette race de possesseurs de marchandises d'un genre particulier se perpétue sur le marché (46).

Pour modifier la nature humaine universelle de telle sorte qu'elle acquière savoir-faire et dextérité dans une branche déterminée de la production et devienne une force de travail accomplie et spécialisée, il faut une formation, une éducation déterminée qui coûte elle-même une somme plus ou moins grande d'équivalents-marchandises. Suivant que la force de travail passe par une série plus ou moins longue de médiations, ses coûts de formation diffèrent. Les coûts de cet apprentissage, infimes pour la force de travail ordinaire, rentrent donc dans le domaine des valeurs dépensées à la produire.

La valeur de la force de travail se réduit à la valeur d'un volume déterminé de moyens de subsistance. Partant, elle varie aussi suivant la valeur de ces moyens de subsistance, c'est-à-dire suivant le temps de travail requis pour les produire.

Une partie des moyens de subsistance, par exemple la nourriture, les moyens de chauffage, etc., sont quotidiennement consommés et doivent être quotidiennement remplacés. D'autres moyens de subsistance comme les vêtements, les meubles, etc., ont des durées d'utilisation plus longues et ne doivent donc être remplacés qu'à intervalles plus espacés. Telle espèce de marchandises doit être achetée ou payée quotidiennement, telle autre chaque semaine, chaque trimestre, etc. De quelque manière que la somme de ces dépenses se répartisse sur une année par exemple, elle doit être couverte, jour après jour, par la moyenne des entrées. Si le volume des marchandises requises chaque jour pour produire la force de travail était = A, celui des marchandises requises chaque semaine = B, celui des marchandises requises chaque trimestre = C, etc., alors leur moyenne journalière serait

Admettons que, dans ce volume de marchandises nécessaires en moyenne dans une journée, se trouvent fixées 6 heures de travail social; alors, chaque jour, [187] une demi-journée de travail social moyen s'objective dans la force de travail, autrement dit une demi-journée de travail est requise quotidiennement pour produire la force de travail. Ce quantum de travail requis pour sa production quotidienne constitue la valeur journalière de la force de travail, c'est-à-dire la valeur de la force de travail reproduite quotidiennement. Si une demi-journée de travail social moyen est représentée aussi en une quantité d'or d'une valeur de 3 sh., soit un thaler, alors un thaler est le prix correspondant à la valeur journalière de la force de travail. Si le possesseur de la force de travail offre celle-ci pour un thaler par jour, son prix de vente est alors égal à sa valeur et, conformément à notre hypothèse de départ, le détenteur de monnaie, avide de transformer ses thalers en capital, débourse cette valeur.

La limite ultime, ou limite minimale, de la valeur de la force de travail consiste en la valeur d'un volume de marchandises sans l'apport quotidien desquelles le porteur de la force de travail, l'homme, ne pourrait renouveler son procès vital; elle consiste donc en la valeur des moyens de subsistance physiologiquement indispensables. En tombant à ce minimum, le prix de la force de travail tombe en dessous de sa valeur car elle ne peut alors se maintenir et se développer que sous une forme dégénérée. Or la valeur de toute marchandise est déterminée par le temps de travail qu'exige sa livraison dans un état de qualité normale.

C'est faire preuve au plus haut point d'un sentimentalisme à bon marché que de juger bassement matérielle cette définition de la valeur de la force de travail, alors qu'elle découle de la nature des choses, et de se lamenter comme le fait, par exemple, Rossi:
«
Concevoir la puissance de travail en faisant abstraction des moyens de subsistance des travailleurs pendant l'œuvre de la production, c'est concevoir un être de raison. Qui dit travail, qui dit puissance de travail, dit à la fois travailleur et moyens de subsistance, ouvrier et salaire» (47).

Qui dit puissance de travail ne dit pas travail, pas plus que ne dit digestion celui qui dit capacité digestive. Comme on sait, ce dernier procès exige plus qu'un bon estomac. Qui dit puissance de travail ne fait pas abstraction des moyens nécessaires à sa subsistance. C'est bien leur valeur qui est exprimée dans la sienne. Si cette puissance de travail n'est pas vendue, elle ne sert de rien à l'ouvrier qui ressentira au contraire comme une cruelle nécessité naturelle le fait qu'elle a requis pour sa production un quantum déterminé de moyens de subsistance et le requiert encore et toujours pour sa reproduction. Il découvre alors avec Sismondi que «la puissance de travail... n'est rien si elle n'est pas vendue» (48).

[188] La nature propre de cette marchandise spécifique, la force de travail, veut que sa valeur d'usage ne soit pas encore effectivement passée entre les mains de l'acheteur dès la conclusion du contrat entre ce dernier et le vendeur. Sa valeur, comme celle de toute autre marchandise, était déterminée avant son entrée dans la circulation, car un quantum déterminé de travail social fut dépensé à sa production; sa valeur d'usage, par contre, n'existe qu'après-coup, dès lors qu'elle s'extériorise. La cession de la force et son extériorisation effective, c'est-à-dire son existence comme valeur d'usage, se trouvent donc séparées dans le temps. Or, quand il s'agit de ces marchandises (49) dont la cession formelle de la valeur d'usage est séparée dans le temps de son transfert effectif à l'acheteur, l'argent de l'acheteur fait le plus souvent fonction de moyen de paiement. Dans tous les pays où règne le mode de production capitaliste, la force de travail n'est payée qu'après être entrée en fonction pendant une durée fixée par le contrat d'achat, en fin de semaine par exemple Partout donc, l'ouvrier prête au capitaliste la valeur d'usage de sa force de travail; il laisse l'acheteur la consommer avant d'en recevoir le prix en paiement, de sorte que, partout, l'ouvrier fait crédit au capitaliste. Ce crédit n'est pas une vue de l'esprit, comme le montre non seulement, à l'occasion, la perte, en cas de faillite du capitaliste, du salaire dont l'ouvrier a fait crédit (50), mais aussi une série de conséquences plus durables (51). Le fait, cependant, que la monnaie fasse fonction de moyen d'achat ou de moyen de paiement ne change rien à la nature même de l'échange marchand. Le prix de la force de travail est fixé par contrat même s'il n'est réalisé qu'après-coup, comme le loyer d'une habitation. La force de travail est vendue même si elle n'est payée qu'après-coup. Toutefois, pour saisir le rapport dans sa pureté, il sera utile de poser comme hypothèse provisoire que, chaque fois qu'il la vend, le possesseur de la force de travail perçoit immédiatement le prix stipulé dans le contrat.

[189] Nous savons à présent de quelle façon se détermine la valeur que le détenteur de monnaie paie au possesseur de cette marchandise originale qu'est la force de travail. La valeur d'usage que le premier reçoit en échange ne se manifeste que dans l'utilisation effective de cette force de travail, dans le procès de sa consommation. Toutes les choses nécessaires à ce procès, telles que matières premières, etc., le détenteur de monnaie les achète sur le marché et les paie au plein tarif. Le procès de la consommation de force de travail est en même temps procès de production de marchandise et de survaleur. La consommation de force de travail, semblable à celle de toute autre marchandise, s'accomplit en dehors du marché, de la sphère de la circulation. C'est pourquoi, en compagnie du détenteur de monnaie et du possesseur de force de travail, nous quitterons cette sphère bruyante, toute en surface et exposée au regard de tous, pour les suivre tous deux sur les lieux secrets de la production, à l'entrée desquels on peut lire l'inscription: No admittance except on business (51*). Ici, on verra non seulement comment produit le capital, mais aussi comment on le produit, lui. Il faudra bien que se dévoile le secret de cette machine à fabriquer du plus (51**).

La sphère de la circulation, de l'échange marchand, dans les limites de laquelle se déroulent achat et vente de la force de travail, est en effet un véritable Eden des droits innés de l'Homme. Y règnent sans partage Liberté, Egalité, Propriété et Bentham. Liberté! [190] Car l'acheteur et le vendeur d'une marchandise, la force de travail par exemple, sont mus par leur seul libre arbitre. Ils passent contrat ensemble en qualité de personnes libres, égales en droit. Le contrat est le résultat final où leurs volontés se donnent une expression juridique commune. Egalité! Car ils ne se rapportent l'un à l'autre qu'en qualité de possesseurs de marchandises et échangent équivalent contre équivalent. Propriété! Car chacun ne dispose que de son bien. Bentham! Car chacun des deux n'a en vue que son propre intérêt. La seule force qui les rassemble et les mette en rapport est celle de leur égoïsme, de leur avantage particulier, de leurs intérêts privés. Et justement parce qu'ainsi chacun ne se soucie que de soi, et aucun de l'autre, tous n'accomplissent que l'œuvre de leur avantage mutuel, de l'utilité publique, de l'intérêt général, ceci en raison d'une harmonie préétablie entre les choses ou sous les auspices d'une Providence éminemment astucieuse.

En prenant congé de cette sphère de la circulation simple, de l'échange marchand, à laquelle le libre-échangiste vulgaris [191] emprunte idées, concepts et critères pour se faire son jugement sur la société du capital et du salariat, il semble déjà que la physionomie de nos dramatis personae se modifie quelque peu. En tête, marche l'ex-détenteur de monnaie dans le rôle du capitaliste; à sa suite, le possesseur de la force de travail dans le rôle de l'ouvrier; le premier avec le sourire entendu d'un homme important et affairé, le second craintif et avançant à contrecœur comme quelqu'un qui, ayant porté sa peau au marché, n'attend plus qu'une chose: qu'elle soit tannée.

Notes:
[prev.] [content] [end]

  1. (1) L'opposition entre le pouvoir de la propriété foncière, reposant sur des rapports personnels de domination et de servitude, et le pouvoir impersonnel de l'argent est bien saisie dans les deux proverbes français: «Nulle terre sans seigneur» et «L'argent n'a pas de maître». [back]
  2. (2) «Avec de l'argent on achète des marchandises, et avec des marchandises on achète de l'argent» (MERCIER DE LA RIVIERE, L'ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, p.543). [back]
  3. (3) «Si une chose est achetée pour être revendue, on appellera argent avancé la somme utilisée à cet effet; si elle est achetée pour ne pas être revendue, on peut la qualifier de somme dépensée» (James STEUART, Works, etc., edited by General Sir James Steuart, his son, Londres, 1805, vol. I, p.274). [back]
  4. (4) «On n'échange pas de l'argent contre de l'argent», lance Mercier de la Rivière à l'adresse des mercantilistes (op. cit., p.486). On lit dans un ouvrage qui traite ex professo du «commerce» et de la «spéculation»: «Tout commerce consiste dans l'échange de choses d'espèce différente; et l'avantage (pour le marchand?) provient précisément de cette différence. Il n'y aurait aucun avantage... à échanger une livre de pain contre une livre de pain..., d'où le contraste avantageux entre commerce et jeu, ce dernier n'étant que l'échange d'argent contre argent». (Th. CORBET, An Inquiry into the Causes and Modes of the Wealth of Individuals; or the Principles of Trade and Speculation explained. Londres, 1841, p.5). Bien que Corbet ne voie pas que A-A, échange d'argent contre argent, est la forme de circulation caractéristique non seulement du capital commercial, mais de tout capital, il admet du moins que cette forme est commune à une sorte de commerce, la spéculation, et au jeu; mais ensuite vient MacCulloch qui trouve qu'acheter pour vendre, c'est spéculer, en sorte que la différence entre commerce et spéculation est supprimée. «Toute affaire dans laquelle une personne achète un produit pour le revendre est en fait une spéculation». (MACCULLOCH, A Dictionary, practical etc., of Commerce, Londres 1847, p.1009). Pinto, le Pindare de la Bourse d'Amsterdam, est autrement plus naïf: «Le commerce est un jeu (phrase empruntée à Locke); et ce n'est pas avec des gueux qu'on peut gagner. Si l'on gagnait longtemps en tout avec tous, il faudrait rendre de bon accord les plus grandes parties du profit, pour recommencer le jeu.» (PINTO, Traité de la Circulation et du Crédit, Amsterdam 1771, p.231). [back]
  5. (5) «Le capital se divise... en capital initial et en gain, accroissement de capital... bien que la pratique même réunisse aussitôt ce gain au capital et le remette en circulation avec ce dernier» (F. ENGELS, Umrisse zu einer Kritik der Nationalökonomie, in Deutsch-Französische Jahrbücher, édités par Arnold RUGE et Karl MARX. Paris, 1844, p.99). [back]
  6. (6) Aristote oppose l'économique à la chrématistique. Il part de l'économique. Dans la mesure où elle est l'art d'acquérir, elle se borne à procurer les biens nécessaires à la vie et utiles au foyer domestique ou à l'Etat. «La vraie richesse (o alètinos ploutos) consiste en de semblables valeurs d'usage; car la quantité de biens de ce genre suffisante pour bien vivre n'est pas illimitée. Mais il est un autre art d'acquérir qu'on préfère appeler, à juste titre, la chrématistique, pour lequel il n'y a, semble-t-il, nulle borne à la richesse et à la possession. Le commerce des marchandises» (è kapèlikè signifie littéralement: commerce de détail, et Aristote prend cette forme en exemple car la valeur d'usage y prédomine) «ne relève pas par nature de la chrématistique, car ici l'échange ne concerne que ce qui leur est personnellement nécessaire» (aux acheteurs et aux vendeurs). C'est pourquoi, poursuit-il, le troc a été la forme originelle du commerce des marchandises, mais son extension a fait naître nécessairement la monnaie. Avec la découverte de la monnaie, le troc ne pouvait que se développer nécessairement en kapèlikè, commerce des marchandises, et celui-ci, en contradiction avec sa tendance initiale, s'acheva en chrématistique, en art de faire de l'argent. Or la chrématistique se distingue de l'économique en ce sens que «pour elle c'est la circulation qui est la source de la richesse» (poiètikè chrèmatôn... dia chrèmatôn métabolès). Et elle semble tourner autour de l'argent, car l'argent est le commencement et la fin de cette sorte d'échange (to gar nomisma stoicheion kaï péras tès allagès estin). C'est pourquoi aussi la richesse que recherche la chrématistique est illimitée. De même que tout art qui ne considère pas son but comme un moyen, mais comme fin ultime, est illimité dans son aspiration, car il s'efforce de s'en approcher toujours plus, tandis que les arts qui n'emploient des moyens qu'en vue d'un but ne sont pas illimités, puisque ce but même leur assigne des limites, de même la chrématistique ne connaît pas de borne à son but, son but étant l'enrichissement absolu. L'économique a une limite, pas la chrématistique... La première recherche quelque chose qui est différent de l'argent, l'autre sa multiplication... La confusion de ces deux formes qui interfèrent a conduit certains à considérer que la conservation et la multiplication à l'infini de l'argent étaient le but final de l'économique». (ARISTOTE, De Republica, éd. Bekker, L.I, ch.VIII et IX passim). [back]
  7. (7) «Les marchandises (ici au sens de valeurs d'usage) ne sont pas la fin ultime du capitaliste commerçant... Cette fin, c'est l'argent.» (Th. CHALMERS, On Political Economy, etc., 2ème éd., Glasgow, 1832, p.165, 166). [back]
  8. (8) «Si le marchand ne tient pas pour quantité négligeable le gain qu'il vient de réaliser, son regard cependant est toujours orienté vers le gain à venir» (A. GENOVESI, Lezioni di Economia Civile (1765), éd. des Economistes italiens par Custodi, Parte moderna, LVIII, p.139). [back]
  9. (9) «C'est toujours la passion insatiable du gain, l'auri sacra lames, qui définit le capitaliste». (MACCULLOCH, The Principles of Political Economy, Londres 1830, p.179). Cette idée n'empêche pas bien entendu le même MacCulloch et consorts, aux prises avec des difficultés théoriques, lorsqu'il traite par exemple de la surproduction, de transformer ce même capitaliste en un bon citoyen qui n'a en vue que la valeur d'usage et est même gagné par une faim d'ogre pour les bottes, les chapeaux, les œufs, les cotonnades et autres espèces de valeur d'usage fort répandues. [back]
  10. (10) Sôdzein est une des expressions caractéristiques des Grecs pour désigner la thésaurisation. De même, l'anglais to save signifie à la fois sauver et épargner. [back]
  11. (10a) «L'infini que les choses n'ont pas dans la progression, elles l'ont dans la rotation» (GALIANI, op. cit., p.156). [back]
  12. (11) «Ce n'est pas la matière qui fait le capital, mais la valeur de ces matières» (J.-B. SAY, Traité d'économie politique, 3ème éd., Paris, 1817, t. II, p.429). [back]
  13. (11*) Ein automatisches Subjekt. [back]
  14. (12) «Le moyen de circulation (!) employé à des fins productives est du capital» (MACLEOD, The Theory and Practice of Banking. Londres, 1855, vol. I, ch. 1, p.55). «Capital et marchandises sont la même chose» (James MILL, Elements of Political Economy, Londres, 1821, p.74). [back]
  15. (12*) Als das übergreifende Subjekt eines solchen Prozesses. [back]
  16. (13) «Capital... valeur permanente, multipliante...» (SISMONDI, Nouveaux principes d'économie politique, t. l, p.89). [back]
  17. (13*) Dinglich. [back]
  18. (14) «L'échange est une transaction admirable dans laquelle les deux contractants gagnent toujours (!)» (DESTUTT DE TRACY, Traité de la volonté et de ses effets, Paris 1826, p.68). Le même ouvrage est paru aussi sous le titre de Traité d'économie politique. [back]
  19. (15) MERCIER DE LA RIVIERE, op. cit., p.544. [back]
  20. (16) «Que l'une de ces deux valeurs soit argent, ou qu'elles soient toutes deux marchandises usuelles, rien de plus indifférent en soi». (MERCIER DE LA RIVIERE,., ibid., p.543). [back]
  21. (17) «Ce ne sont pas les contractants qui prononcent sur la valeur; elle est décidée avant la convention» (LE TROSNE, op. cit., p.906). [back]
  22. (18) «Dove è egualità non è lucro» (GALIANI, Della Moneta, in CUSTODI, Parte moderna, t. IV, p.244). [back]
  23. (19) L'échange «devient désavantageux pour l'une des parties lorsque quelque cause étrangère vient diminuer ou exagérer le prix; alors l'égalité est blessée, mais la lésion procède de cette cause et non de l'échange» (LE TROSNE, op. cit., p.904). [back]
  24. (20) «L'échange est de sa nature un contrat d'égalité qui se fait de valeur pour valeur égale. Il n'est donc pas un moyen de s'enrichir, puisque l'on donne autant que l'on reçoit» (LE TROSNE, op. cit., p.903 et suiv.). [back]
  25. (21) CONDILLAC, Le commerce et le gouvernement (1776), éd. Daire et Molinari, dans les Mélanges d'économie politique, Paris, 1847, p.267 et 291. [back]
  26. (22) D'où la très juste réponse de LE TROSNE à son ami CONDILLAC: «Dans la société formée, il n'y a de surabondant en aucun genre». En même temps, il le plaisante en lui faisant remarquer que «si les deux échangistes reçoivent également plus pour également moins, ils reçoivent tous deux autant l'un que l'autre». C'est parce que Condillac n'a pas encore la moindre idée de la nature de la valeur d'échange qu'il sert à M. le Prof. Wilhelm Roscher de caution pour ses propres conceptions infantiles. Cf. ROSCHER, Die Grundlagen der Nationalökonomie, 3ème éd., 1858. [back]
  27. (23) S.P. NEWMANN, Elements of Political Econonomy, Andover and New York, 1835, p.175. [back]
  28. (24) «L'augmentation de la valeur nominale du produit... n'enrichit pas les vendeurs puisque ce qu'ils gagnent en tant que vendeurs, ils le redépensent exactement en qualité d'acheteurs» (J. GRAY, The essential Principles of the Wealth of Nations, etc., Londres 1797, p.66). [back]
  29. (25) «Si l'on est forcé de donner pour 18 livres une quantité de telle production qui en valait 24, lorsqu'on emploiera ce même argent à acheter, on aura également pour 18 livres ce que l'on payait 24 livres.» (LE TROSNE, op. cit., p.897) [back]
  30. (26) «Chaque vendeur ne peut donc parvenir à renchérir habituellement ses marchandises, qu'en se soumettant aussi à payer habituellement plus cher les marchandises des autres vendeurs; et, par la même raison, chaque consommateur ne peut parvenir à payer habituellement moins cher ce qu'il achète, qu'en se soumettant aussi à une diminution semblable sur le prix des choses qu'il vend.» (MERCIER DE LA RIVIERE, op. cit., p.555) [back]
  31. (27) R. TORRENS, An Essay on the Production of Wealth, Londres 1821, p.349. [back]
  32. (28) «L'idée de profits payés par les consommateurs est évidemment tout à fait absurde. Qui sont les consommateurs?» (G. RAMSAY, An Essay on the Distribution of Wealth, Edimbourg, 1836, p.183). [back]
  33. (29) «Si quelqu'un manque d'acheteurs pour ses marchandises, M. Malthus lui conseillera-t-il de payer une autre personne pour que celle-ci les lui achète?» demande un ricardien indigné à Malthus qui, comme son calotin de disciple Chalmers, porte aux nues, sur le plan économique, la classe des acheteurs ou consommateurs exclusifs. Cf. An Inquiryinto those Principles, respecting the Nature of Demand and the Necessity of Consumption, lately advocated by Mr. Malthus etc., Londres 1821, p.55. [back]
  34. (29*) Mehrwert... Minderwert. [back]
  35. (30) DESTUTT DE TRACY, quoique ou peut-être parce que membre de l'Institut, était d'un avis contraire. Les capitalistes industriels, dit-il, font leurs profits «en vendant tout ce qu'ils produisent plus cher que cela ne leur a coûté à produire». Et à qui vendent-ils? «1. à eux-mêmes» (ibid., p.239). [back]
  36. (31) «L'échange qui se fait de deux valeurs égales n'augmente ni ne diminue la masse des valeurs subsistantes dans la société. L'échange de deux valeurs inégales... ne change rien non plus à la somme des valeurs sociales, bien qu'il ajoute à la fortune de l'un ce qu'il ôte de la fortune de l'autre.» (J.-B. SAY, op. cit., t. II, p.443, 444). Say, qui, bien entendu, ne se soucie pas des conséquences de cette proposition, la reprend presque mot pour mot des physiocrates. L'exemple suivant montrera comment il a augmenté sa propre «valeur» en pillant leurs écrits, complètement tombés dans l'oubli à son époque. La phrase «la plus célèbre» de Mr. Say - «On n'achète des produits qu'avec des produits» - se trouve formulée ainsi dans l'original physiocrate: «Les productions ne se payent qu'avec des productions» (LE TROSNE, op. cit., p.899). [back]
  37. (32) «L'échange ne transfère aucune valeur aux produits.» (F. WAYLAND, The Elements of Political Economy, Boston, 1843, p.168). [back]
  38. (33) «Sous la domination d'équivalents invariables, le commerce serait impossible» (G. OPDYKE, A treatise of Political Economy, New York, 1851, pp. 66-69). «La différence entre la valeur réelle et la valeur d'échange est fondée sur le fait que la valeur d'une chose diffère du prétendu équivalent qu'on donne pour elle dans le commerce, sur le fait que cet équivalent n'est pas un équivalent» (F. ENGELS, Umrisse..., op. cit., pp. 95-96). [back]
  39. (34) Benjamin FRANKLIN, Works, vol. II, éd. Sparks, in Positions to be examinated concerning national Wealth [p.376]. [back]
  40. (35) ARISTOTE, op. cit., Livre I, chap.10, p.17. [back]
  41. (36) «Dans les conditions habituelles du marché, le profit ne provient pas de l'échange. S'il n'avait pas existé auparavant, il ne pourrait pas exister non plus après cette transaction.» (RAMSAY, op. cit., p.184). [back]
  42. (37) Le lecteur comprendra, après l'explication qui a été donnée, que cela ne signifie qu'une chose: la formation de capital doit être possible même si le prix d'une marchandise est égal à sa valeur. On ne saurait en rendre compte à partir de l'écart des prix des marchandises par rapport à leurs valeurs. Si les prix s'écartent effectivement des valeurs, il est nécessaire, dans un premier temps, de réduire les premiers aux secondes, c'est-à-dire de négliger cette circonstance en la considérant comme fortuite, afin d'avoir devant soi, à l'état pur, le phénomène de formation du capital sur la base de l'échange des marchandises et pour que l'observation ne soit pas troublée par des circonstances secondaires perturbatrices et étrangères au procès proprement dit. On sait par ailleurs que cette réduction n'est nullement une simple manière scientifique de procéder. Les oscillations constantes des prix de marché, leur hausse et leur baisse, se compensent, s'annulent mutuellement, et ont pour règle intrinsèque leur propre réduction au prix moyen. Cette règle constitue le point fixe sur lequel s'oriente le commerçant ou l'industriel dans toute entreprise s'étendant sur une durée relativement longue. Il sait donc qu'à considérer dans son ensemble une période suffisamment longue, les marchandises ne se vendent effectivement ni en dessous, ni au-dessus de leur prix moyen, mais juste à ce prix. Si la réflexion désintéressée était de son intérêt, il devrait se poser le problème de la formation du capital en ces termes: Comment le capital peut-il naître alors que les prix sont réglés par le prix moyen, c'est-à-dire, en dernière instance, par la valeur de la marchandise? Je dis «en dernière instance» parce que les prix moyens ne coïncident pas directement avec les grandeurs de valeur des marchandises, contrairement à ce que croient A. Smith, Ricardo, etc. [back]
  43. (38) «Sous la forme de monnaie... le capital ne produit pas de profit.» (RICARDO, Principles of Political Economy, p.267). [back]
  44. (39) Dans les ouvrages encyclopédiques sur l'Antiquité, on peut lire cette absurdité que, dans le monde antique, le capital était pleinement développé «à ceci près qu'il y manquait le travailleur libre et le système de crédit». Même Monsieur Mommsen, dans son Histoire romaine, commet des quiproquos en chaîne. [back]
  45. (40) C'est la raison pour laquelle différentes législations fixent une durée maximale au contrat de travail. Tous les codes des peuples chez lesquels le travail est libre réglementent les conditions de résiliation du contrat. Dans différents pays, notamment au Mexique (ainsi que, avant la guerre civile américaine, dans les territoires arrach@Ns au Mexique, et, de fait, dans les provinces danubiennes jusqu'à la révolution de Cuza[*]), l'esclavage est dissimulé sous la forme du péonage. Par le jeu d'avances à rembourser en travail et qui se transmettent d'une génération à l'autre, non seulement le travailleur mais sa famille deviennent, de fait, la propriété d'autres personnes et de leurs familles. Juarez avait aboli le péonage. Le prétendu empereur Maximilien le rétablit par un décret qui, à la Chambre des Représentants de Washington, fut dénoncé à juste raison comme le décret rétablissant l'esclavage au Mexique. «Je peux céder au profit d'un autre un usage, limité dans le temps, de mes aptitudes physiques et intellectuelles et de mes possibilités d'activité particulières parce qu'elles se voient assigner, à la suite de cette limitation, un rapport extrinsèque à la totalité et à l'universalité qui sont miennes. Par la cession de la totalité de mon temps, temps concret par le travail, et de la totalité de ma production, je ferais de ce qui est substantiel en eux - mon activité et ma réalité universelles, ma personnalité - la propriété d'autrui» (HEGEL, Philosophie du Droit, Berlin, 1840, p.104, § 67).
    [*] Alexandre Cuza (ou Couza) avait été élu Hospodar de Moldavie, puis de Valachie en janvier 1859. C'est de la réunion de ces deux principautés danubiennes que date l'Etat roumain. Cuza mit au point une réforme agraire qui le fit entrer en conflit avec les propriétaires terriens et une partie de la bourgeoisie.
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  46. (40*) Allusion probable à Richard Wagner. [back]
  47. (41) Ce qui caractérise donc l'époque capitaliste, c'est que la force de travail revêt pour le travailleur lui-même la forme d'une marchandise qui lui appartient, et son travail, en conséquence, la forme-travail salarié. D'autre part, ce n'est qu'à partir de ce moment que se généralise la forme-marchandise des produits du travail. [back]
  48. (42) «La valeur d'un homme, comme celle de toutes les autres choses, est égale à son prix, ce qui signifie: au prix qu'on paye pour l'usage de sa force» (Th. HOBBES, Leviathan, in Oeuvres, éd. Molesworth, Londres, 1839-1844, vol. III, p.76). [back]
  49. (43) Le villicus romain, en sa qualité de régisseur placé à la tête des esclaves agricoles, recevait pour cette raison «une ration moindre que ceux-ci parce que son travail était moins pénible que le leur» (Th. MOMMSEN, Histoire romaine, 1856, p.810). [back]
  50. (44) Cf. W. Th. THORNTON, Over-Population and its Remedy, Londres, 1846. [back]
  51. (45) PETTY. [back]
  52. (46) «Son prix naturel [celui du travail]... consiste en une quantité de moyens de subsistance et d'agrément telle que la requièrent la nature du climat et les habitudes d'un pays, pour que le travailleur puisse s'entretenir lui-même et élever une famille capable d'assurer sur le marché une offre de travail qui ne diminue pas» (R. TORRENS, An Essay on the external Corn Trade, Londres, 1815, p.62). Le mot «travail» est ici employé à tort pour «force de travail». [back]
  53. (47) ROSSI, Cours d'économie politique, Bruxelles, 1843, p.370, 371. [back]
  54. (48) SISMONDI, Nouveaux principes d'économie politique, Paris, 1819, t. I, p.113. [back]
  55. (49) «Tout travail est payé une fois qu'il est terminé» (An Inquiry into those Principles, respecting the Nature of Demand, etc. p.104). «Le crédit commercial a dû commencer au moment où l'ouvrier, premier artisan de la production, a pu, au moyen de ses économies, attendre le salaire de son travail, jusqu'à la fin de la semaine, de la quinzaine, du mois, du trimestre, etc.» (Ch. GANILH, Des systèmes de 1'économie politique, 2ème éd., Paris, 1821, t. II, p.150). [back]
  56. (50) «L'ouvrier prête son industrie», mais, ajoute Storch sournoisement, «il ne risque rien», si ce n'est de «perdre son salaire... L'ouvrier ne transmet rien de matériel.» (STORCH, Cours d'économie politique, Pétersbourg, 1815, t. II, p.36,37). [back]
  57. (51) Un exemple. Il existe à Londres deux sortes de boulangers, les full priced qui vendent le pain à sa pleine valeur, et les undersellers qui le vendent au-dessous de cette valeur. Cette dernière classe constitue plus des trois quarts du nombre total des boulangers (p. XXXII dans le Report du Commissaire du gouvernement, H.S. TREMENHEERE, sur les Grievances complained of by the journeymen bakers, etc., Londres, 1862). Ces undersellers vendent presque systématiquement du pain adultéré par des mélanges d'alun, savon, perlasse, chaux, plâtre du Derbyshire et autres ingrédients agréables, sains et nourrissants (voir le Livre bleu cité plus haut, ainsi que le rapport du Comittee of 1855 on the Adulteration of Bread et celui du Docteur Hassall: Adulterations detected, 2ème éd., Londres, 1861). Sir John Gordon a déclaré devant le Comité de 1855 que «par suite de ces adultérations, le pauvre qui vit journellement de deux livres de pain, ne reçoit pas en fait le quart de ses éléments nutritifs, sans parler des effets nocifs pour sa santé». Pour expliquer ensuite pourquoi une grande partie de la classe ouvrière, bien que parfaitement au courant de ces adultérations, s'en accommode néammoins, Tremenheere poursuit: «C'est une nécessité pour eux de prendre le pain chez le boulanger ou le chandler's shop [l'épicerie] tel qu'on veut bien le leur donner» (ibid., p.XLVIII). Comme ils ne sont payés qu'à la fin de la semaine, «ils ne peuvent payer qu'à ce terme le pain consommé pendant la semaine par leur famille»; et Tremenheere ajoute, citant des déclarations de témoins: «Il est notoire que le pain préparé avec ces sortes de mixture est expressément prévu pour ce genre de clientèle.» («It is notorious that bread composed of those mixtures, is made expressly for sale in this manner.») «Dans beaucoup de districts agricoles en Angleterre (mais plus encore en Ecosse) le salaire est payé chaque quinzaine, voire chaque mois. Du fait de ces longs délais de paiement, l'ouvrier agricole est obligé d'acheter ses marchandises à crédit... Il doit payer à des prix surélevés et se trouve, de fait, pieds et poings lié à la boutique qui lui fait crédit. C'est ainsi que, par exemple, à Horningsham dans le Wiltshire où il n'est payé qu'au mois, la même quantité de farine d'une stone [environ 6 kilos] que partout ailleurs il aurait pour 1 sh. 10 d., lui coûte 2 sh. 4 d.» (Sixth Report on Public Health by the Médical Officer of the Privy Council, etc., 1864, p.264). «En 1853, les ouvriers d'une fabrique de coton imprimé de Paisley et de Kilmarnock (Ouest de I'Ecosse) se mirent en grève pour contraindre leurs patrons à les payer non au mois, mais à la quinzaine» (Reports of the Inspectors of Factories for 31 st. october 1853, p.34). Autre genre d'extension du crédit que l'ouvrier consent au capitaliste, la méthode employée en Angleterre par de nombreux propriétaires de mines de charbon: le travailleur, qui n'est payé qu'à la fin du mois, touche entre-temps des avances du capitaliste, souvent en marchandises qu'il est obligé de payer au-dessus du prix de marché (Truck-System). «C'est une pratique usuelle chez les magnats du charbon de payer leurs ouvriers une fois par mois et de leur avancer de l'argent entre-temps en fin de semaine. On leur donne cette avance dans le magasin» (c'est-à-dire dans le tommy-shop, la boutique appartenant au contremaître en personne). «les hommes la reçoivent dans un coin du magasin et la dépensent dans un autre coin.» (Children's Employment Commission, III. Report, Londres, 1864, p.38, n.192). [back]
  58. (51*) «Nul n'entre ici, sauf pour affaires!» [back]
  59. (51**) Das Geheimnis der Plusmacherei. [back]

Source: Traduit en 2002

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