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LES ÉTATS-UNIS À LA LIMITE DE DEUX ÉPOQUES
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Les États-Unis à la limite de deux époques
En arrière plan: rivalités impérialistes et récession
Une guerre qui durera des années
Sous le prétexte du terrorisme, accélération des grandes manœuvres impérialistes
La réponse prolétarienne: en temps de paix comme en temps de guerre, défaitisme par rapporta aux intérêts bourgeois, réorganisation classiste et révolutionnaire au niveau international
Source


Les États-Unis
à la limite de deux époques

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Après avoir pendant un siècle répandu son terrorisme économique, politique et militaire de grande puissance capitaliste, l'impérialisme américain subit pour la première fois de son histoire une attaque terroriste de grande ampleur. Des réseaux extrêmement enchevêtrés d'intérêts capitalistes se heurtent dans le ciel de Wall Street.

Les attentats qui ont détruit les Twin Towers à New York, frappé une aile du Pentagone et échoué sur un autre objectif ont objectivement changé la situation dans laquelle évoluait jusqu'à présent les Etats-Unis. Plus rien ne sera comme avant, répètent les représentants de tous les pays occidentaux; et un sens, c'est vrai.

Jamais, depuis qu'ils existent, le territoire des Etats-Unis n'avait été violé comme il l'a été le Il septembre, lorsque 4 avions civils détournés et transformés en bombes mortelles ont été précipités sur les plus grands symboles de la puissance économique et militaire américaine: les tours géantes du World Trade Center où se trouvent les sièges de certaines des plus grandes sociétés bancaires financières et commerciales du monde; le Pentagone, le ministère super-protégé de la défense américaine; et, selon les médias, le dernier objectif aurait pu être la Maison Blanche, le symbole du pouvoir politique américain. Trois objectifs sur quatre atteints: une opération terroriste provoquant des milliers de morts, accomplie avec une grande audace et une maestria incomparable, équivalente à une véritable opération militaire, qui a fait disparaître, au moins en cette occasion, l'invulnérabilité des Etats-Unis.

Le monde a vu la plus grande puissance impérialiste, le véritable gendarme planétaire du capitalisme, mis temporairement à genoux par un coup qui a frappé au cœur de la finance américaine. La bourse de Wall Street est restée fermée pendant 3 jours consécutifs, ce qui n'était jamais arrivé, même pas à l'époque de la crise de 1929. La confiance des boursiers s'est écroulée d'un coup, en même temps que les tours jumelles et la panique boursière a fait le tour du monde. Evidemment le gouvernement américain est intervenu immédiatement pour secourir le dollar en émettant 100 milliards de dollars de liquidités et la Banque Centrale Européenne, sollicitée par Washington, a fourni cent autres milliards. Bush élu sur le mot d'ordre: «moins d'Etat, plus de privé» a dû faire marche arrière et embrasser la cause du «plus d'Etat, moins de privé»: démonstration que même les hommes d'Etat vont là où veulent le Capital et ses intérêts. Tout cela pour défendre le dollar non seulement comme monnaie américaine, mais aussi en tant que monnaie d'échange internationale à laquelle sont intéressés tous les impérialismes.

En arrière plan: rivalités impérialistes et récession
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Aucun des représentants officiels de l'impérialisme américain ou des impérialismes européens n'ose encore parler de récession; mais la réalité, qui précède de nombreux mois les événements de septembre, est qu'après 10 ans environ de croissance, l'économie américaine n'a plus la possibilité de jouer la locomotive de l'économie mondiale et entre en récession; aucune autre économie, et surtout pas la japonaise déjà replongée dans la crise depuis quelque temps, ne peut jouer ce rôle. En Europe, la crise du marché américain a comme d'habitude de graves répercussions. Il ne s'agit pas seulement de la baisse des bourses; depuis plus d'un an les cotes des entreprises de la dite «nouvelle économie» sont en chute libre. La «vieille économie», c'est-à-dire les entreprises industrielles classiques, se trouve à nouveau face à la saturation des marchés incapables d'absorber rapidement les énormes quantités de marchandises qu'elle peut produire.

L'économie américaine perd du terrain, la consommation n'arrive pas à se hisser au niveau de l'hypertrophie productive, les débouchés commerciaux se restreignent en même temps que s'aiguise la concurrence entre les puissances capitalistes. La concurrence interimpérialiste revient aux niveaux de 1989-91, quand il a fallu des moyens politiques et militaires extraordinaires pour remettre en marche la machine capitaliste de chaque concurrent. La chute du géant soviétique avait ouvert de vastes territoires économiques à la convoitise des impérialistes Occidentaux, à la recherche frénétique de nouvelles possibilités d'investissement et avides d'élargir leur aire de domination économique et politique. L'Allemagne de Bonn en profitait pour mettre la main sur l'ancienne RDA emprisonnée jusqu'alors dans les filets soviétiques. Les Etats-Unis posaient leurs griffes en Europe centrale, tout en renforçant leur domination au Moyen-Orient, tandis que la Grande-Bretagne reprenait silencieusement le chemin de l'Asie centrale. Tous se retrouvaient dans les affrontements des Balkans et du Moyen-Orient, qui pour bombarder, qui pour jouer un rôle de police, qui pour faire «simplement» des affaires, tandis que la vaste mosaïque de l'empire soviétique partait en pièces, faisant remonter à la surface les multiples contradictions qui travaillent depuis toujours la longue charnière des pays du Caucase et de l'Asie centrale qui sépare comme une lame le nord du sud du monde euro-asiatique.

Mais la disparition de l'URSS n'a pas signifié la disparition de l'impérialisme russe et encore moins celle de l'impérialisme en général. Elle a en fait ouvert la voie à un nouveau processus de partage du inonde dans lequel la Russie aura un rôle redimensionné, continental, mais néanmoins stratégique pour la conservation du mode de production capitaliste, tandis que d'autres puissances européennes comme l'Allemagne, la France ou la vieille Angleterre seront poussées inexorablement à accroître leur rôle international.

La guerre du Golfe en 1990-91 et la guerre des Balkans en 98-99 avaient déjà permis de mettre en évidence certaines tendances importantes et en particulier l'engagement forcé de toutes les grandes puissances impérialistes sur chacun des théâtres de guerre. Elle est finie l'époque où certains pouvaient s'allier avec l'Ouest et donc les Etats-Unis tandis que d'autres se rangeaient dans le camp de l'Est, c'est-à-dire l'URSS, dans une espèce de condominium planétaire ou les incursions des uns et des autres dans les territoires «non alignés» oui particulièrement compliqués (comme le Moyen-Orient) étaient relativisées par la chape du terrorisme nucléaire réciproque. Désormais les alignements prennent et prendront d'autres formes; pour l'instant il s'agit de ne pas se heurter aux Etats-Unis, seule véritable puissance impérialiste planétaire, et, d'essayer, à l'ombre de leur «protection», de poursuivre ses intérêts, de faire ses affaires, chaque fois que les conditions contingentes le permettent, au niveau diplomatique ou économique, politique ou militaire.

Les attaques terroristes aux Etats-Unis ont eu lieu dans une période où l'échiquier des contrastes interimpérialistes s'élargit toujours davantage, du Proche au Moyen-Orient à l'Asie Centrale, à l'Océan Indien et a l'Extrême-Orient. L'enjeu est constitué surtout des sources d'énergie (pétrole et gaz), des voies de transport internationales et intercontinentales de ces matières premières, des territoires économiques où elles se trouvent ou par lesquels elles transitent.

Si l'on regarde le monde depuis les capitales européennes, il y a à l'est de la Méditerranée, aux côtés de l'enchevêtrement de pays toujours au bord de l'urgence sociale ou militaire (Israël, Jordanie, Syrie, Liban), des pays regorgeant de pétrole (Arabie Saoudite, Irak, Iran, Emirats) et, en continuant vers l'Orient, le Caucase et les anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale; et plus loin encore le Pakistan, l'Inde, la Chine, etc., pays regorgeant d'habitants affamés et misérables. À l'Ouest, au-delà de l'Atlantique, il y a les grands alliés, Canada et Etats-Unis qui donnent la sécurité, du moins tant que ne se rompent pas les alliances existantes: il est donc compréhensible que les visées expansionnistes des européens soient dirigées vers le Sud et vers l'Est. Et c'est précisément dans ces directions qu'explosent continuellement les luttes de concurrence les plus violentes et les tensions internationales les plus importantes.

Si l'on regarde le monde depuis Moscou et le pétrole de la Caspienne, il y a au Sud le Caucase et ses pays ingouvernables, et au-delà la Turquie et l'Iran qui cachent les petits pays du Moyen-Orient et de la Péninsule Arabique; au Sud-Est se trouvent les nouveaux Etats issus de la désintégration de l'URSS comme le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Turkménistan (avec du pétrole et du gaz, de l'or et de l'argent), puis les farouches montagnes de l'Afghanistan; en continuant vers l'Orient, on va vers la Chine, le Pakistan et l'Inde, vers l'Océan Indien fréquenté par les flottes américaines, anglaises, françaises. À l'Ouest on retrouve les anciens pays satellites, désormais tombés dans l'orbite euro-occidentale, l'Ukraine et les Balkans. Après la défaite à l'Ouest et l'effondrement de son vaste empire, les poussées expansionnistes de Moscou sont par force réduites à ses anciens vassaux, surtout du Sud. Et c'est probablement une des raisons pour lesquelles la Russie si elle doit se trouver un allié puissant mais encombrant, préfère les Etats-Unis à l'Europe voisine.

Si l'on regarde maintenant le monde depuis Washington ou New York, les choses sont bien différentes: à l'Est, au-delà de l'Atlantique il y a l'Europe occidentale, véritable concentré de puissances impérialistes concurrentes des plus anciennes à caractère mondial comme la Grande-Bretagne aux plus nouvelles comme l'Italie. A l'Ouest, au-delà du Pacifique, il y a le Japon, puis la Chine, l'Indochine, l'Inde, les immenses archipels tropicaux et plus loin l'Australie. Au Sud, il y a l'Amérique centrale et latine, colonisées brutalement au siècle dernier par le dollar et les blindés, mais qui restent une poudrière sociale dangereusement suspendue au destin du géant américain. Les visées impérialistes des Etats-Unis s'étendent au monde entier, mais pèsent tout particulièrement sur les zones de fracture de l'impérialisme mondial, ces fameuses «zones de tempête» où la guerre est la norme et la paix l'exception.

Selon le point d'observation, le monde est donc vu avec des priorités différentes, avec des voies d'expansion plus ou moins praticables; mais il est clair que les puissances capitalistes les plus contraintes dans des limites territoriales (et qui sont destinées à devenir trop étroites) sont encore une fois l'Allemagne, la Russie, le Japon.

L'Allemagne est bloquée à l'intérieur d'une Europe occidentale super-industrialisée et concurrentielle; à l'Est elle fait face à la Russie qui ne cède pas facilement son rôle continental; historiquement et par tendance économique ses voies d'expansion vont vers le Sud-Est: Autriche, Balkans, Turquie, Moyen-Orient, mais par vocation impérialiste, elles sont dirigées vers les 4 points cardinaux, continentaux et euro-asiatiques.

La Russie, réduite à l'état de puissance asiatique plus qu'européenne, a un besoin vital de trouver un partenaire économiquement puissant et intéressé à son rôle de gendarme continental sur trois fronts historiques: à l'Ouest vis-à-vis des puissances européennes, à l'Est vis-à-vis de la Chine et du Japon, et au Sud vis-à-vis de la longue série de pays asiatiques qui vont de la Méditerranée à l'Océan Indien. Aujourd'hui les débouchés de la Russie sont pratiquement bloqués dans les trois directions, et il lui faut forcément jouer sa carte de gendarme eurasiatique; mais gendarme au service de qui? Du plus fort, naturellement, c'est-à-dire des Etats-Unis d'Amérique.

Le Japon s'est consacré dans les décennies qui ont suivi la deuxième guerre mondiale à reconstituer et développer une puissance économique de premier ordre. A plusieurs reprises il s'est précipité pour pallier l'endettement américain et il s'est toujours rangé aux côtés des Etats-Unis, au point d'être lui-même considéré comme une puissance occidentale! C'est la deuxième puissance capitaliste mondiale, mais c'est aussi le pays qui a subi jusqu'ici les contrecoups les plus forts des secousses du marché mondial, tombant dans une crise récessive de grande ampleur. Cela n'empêche pas que sa vitalité capitaliste se fera sentir à nouveau sur le marché mondial et que ses visées expansionnistes ne resteront pas trop longtemps bloquées face aux Etats-Unis qui étendent leur présence dans son ancienne «zone d'expansion»: Indochine, Indonésie, Philippines, etc, et, plus important encore, en Chine.

L'Occident capitaliste, et pour l'Occident ce sont les Etats-Unis qui parlent aujourd'hui, a un concurrent et un ennemi «historique», l'Orient capitaliste. Mais à l'Orient des Etats-Unis, il y a, au-delà de l'Atlantique, les puissances européennes qui, avec le Japon, sont les seules à inquiéter les capitalistes américains. Après la deuxième guerre mondiale les vieux ennemis, l'Allemagne et le Japon, sont devenus des alliés et parmi les plus proches, tandis qu'un ancien allié, la Russie, devenait l'ennemi nr. 1. Après l'écroulement de l'URSS, la Russie est rentrée dans les grâces de Washington et la Chine aujourd'hui suit le même chemin. Combien de temps faudra-t-il pour que de cette concentration d'impérialismes concurrents qu'est l'Europe occidentale émergent les puissances qui se présenteront comme les ennemis des Etats-Unis? Une décennie, deux, trois décennies? Pendant combien de temps les économies des puissances impérialistes pourront supporter les cycles toujours plus aigus de crises de surproduction sans être obligées de se faire la guerre pour se partager le marché mondial?

Les facteurs des futurs contrastes inter-impérialistes que les conséquences des attentats, islamiques ou non, tendent à occulter, sont en réalité aujourd'hui à l'œuvre dans le sous-sol économique; ils préparent les conditions des futurs affrontements militaires dans lesquels les grandes puissances impérialistes seront entraînées, non pour bombarder d'autres pays, mais pour se bombarder entre elles.

Une guerre qui durera des années
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Ce fatidique mardi 11 septembre en un peu plus d'une heure, sans que les redoutables et tout puissants services secrets n'aient rien pu prévenir, sans que les forces policières et militaires n'aient rien pu empêcher des symboles de la force américaine étaient touchés de plein fouet. L'écroulement des orgueilleuses Tours du World Trade Center, véritable fourmilières verticales contenant jusqu'à 25 000 personnes chacune (démonstration de la folle course capitaliste à la séparation entre ville et campagne et à la concentration paroxystique de foules humaines emprisonnées dans des espaces réduits) en pleine activité, faisait plusieurs milliers de victimes: l'estimation la plus courante est à l'heure actuelle de 3000 morts, mais personne ne sait combien de centaines ou de milliers de travailleurs immigrés, clandestins ou non, travaillaient dans les entreprises de nettoyage, de transport, de restauration, etc., et ont été victimes des attentats à un moment où la plupart des bureaux ne fonctionnaient pas encore.

La réponse des autorités ne s'est pas faite attendre longtemps: le milliardaire saoudien Ben Laden, héros de la résistance afghane contre l'invasion soviétique, ancien allié et collaborateur des Etats-Unis jusqu'à une date récente, est désigné comme le responsable. En dépit de ses démentis, il est présenté par comme le chef du «terrorisme international» contre lequel les représentants de l'impérialisme américain, c'est-à-dire de la plus grande puissance économique et militaire mondiale qui a terrorisé tous les continents depuis la deuxième guerre mondiale, appellent tous les pays à entrer en lutte. Pour les autorités américaines il ne s'agit pas d'attentats terroristes, mais d'actes de guerre contre les Etats-Unis et tout l'Occident. Elles appellent leurs alliés traditionnels mais aussi les Etats arabes et musulmans à s'engager à leurs côtés contre le terrorisme islamiste, jugé comme un redoutable adversaire, non du point de vue économique oui financier, mais du point de vue de l'influence et du contrôle des vastes masses qui peuplent des pays stratégiquement importants. La guerre contre... le terrorisme international est déclarée. Cela signifie entre autres que les Etats-Unis peuvent demander à leurs alliés de l'OTAN de les soutenir y compris militairement.

La menace lancée par les responsables américains est grave: la guerre va durer des années! Seront frappés non seulement les «terroristes», leurs bases et leurs organisations, mais aussi les Etats qui les hébergent. Ce qui signifie que, comme cela est arrivé dans les guerres précédentes, si «intelligentes» que soient les bombes, si «chirurgicales» que soient les frappes, il est prévu que des civils soient tués en abondance. Qu'est-ce là, sinon une nouvelle manifestation de terrorisme de grande puissance?

Le géant blessé a sorti ses griffes et il menace le monde entier: malheur à celui qui est contre moi! Ce n'est donc pas que l'Afghanistan qui doit craindre la colère américaine, mais aussi les Etats arabes ou musulmans qui depuis des années ont organisé, subventionné et protégé les différents groupes du terrorisme islamiste - et parmi eux, il n'y a pas seulement la Syrie, le Yémen, l'Irak, l'Iran ou le Soudan, mais aussi la Libye, le Pakistan, l'Indonésie et l'Arabie Saoudite. C'est bien pourquoi la Libye, le Pakistan et l'Arabie Saoudite se sont précipités pour se dire du côté des américains...

Mais à qui s'adresse véritablement Washington? A l'Afghanistan? Ou plutôt à ses plus fidèles alliés occidentaux, y compris Israël? Quels sont les pays qui peuvent véritablement le mettre en difficulté de manière non épisodique, la machine capitaliste américaine, sinon ses concurrents les plus puissants sur le marché international? Les pays producteurs de pétrole constituent sans aucun doute un facteur décisif pour l'économie capitaliste américaine et mondiale; mais ces pays sont absolument indispensables aux pays européens qui n'en possèdent que de petites quantités par rapport aux extraordinaires besoins de leurs appareils productifs, alors qu'ils le sont beaucoup moins pour les Etats-Unis, sans parler de la Russie. C'est pourquoi les griffes que Washington a plantées dans les sables du Koweït et de l'Arabie Saoudite font plus mal à Berlin et à Paris qu'à Riyadh ou Al-Kuwayt. Le grand intérêt montré par les Etats-Unis pour toute la région moyen orientale et centro-asiatique est lié au contrôle des sources d'énergie qui alimentent les concurrents européens et le Japon. Si demain un allié voulait se transformer en ennemi, il suffirait de fermer les robinets de pétrole pour le mettre à genoux. En s'attaquant aux montagnes de l'Afghanistan, à qui les anglo-américains veulent-ils faire mal?

• • •

Même en ce qui concerne les Etats-Unis, quelque chose a changé. Aujourd'hui les Etats-Unis demandent de l'aide, y compris militaire, à leurs alliés de l'OTAN. La Grande Bretagne, fidèle entre les fidèles, est toujours en première ligne; mais en même temps elle défend ses propres intérêts, que ce soit en Somalie (et donc en Mer Rouge) ou en Bosnie, en Irak ou en Afghanistan. Le Canada et l'Australie, supplétifs de confiance, participent en silence et avec peu de revendications aux aventures du gigantesque ami. Mais l'Allemagne veut entrer en scène de façon beaucoup plus affirmée que lors de la guerre en Serbie. Elle entend commencer la nouvelle aventure militaire de l'impérialisme allemand, qui ne sera pas momentanée, mais durable et intéressée. A l'Allemagne, les Etats-Unis demanderont beaucoup plus qu'il n'y parait; elle demandera entre autres l'apport de ses services secrets, étant donné qu'il semble établi que l'organisation des attentats a eu lieu sur son territoire, à Hambourg. Les américains n'admettront pas facilement que les services allemands n'aient pas eu la moindre information sur ce qui se préparait. La France qui est toujours présente lorsqu'il s'agit de l'Afrique du Moyen ou de l'Extrême-Orient ou qu'il y a des rumeurs de guerre, ne peut que réaffirmer sa participation aux côtés des Etats-Unis à la lutte contre le terrorisme islamique dont elle a raison de craindre les attentats. Mais ses objectifs ne coïncident pas avec ceux des américains: si elle revient en Asie centrale, c'est pour essayer de concurrencer l'influence que la Grande-Bretagne et les Etats-Unis s'efforcent d'y conquérir ou d'y reconquérir.

Les Etats-Unis appellent leurs alliés à la rescousse dans cette campagne militaire, puisqu'il s'agit d'une véritable campagne militaire et non d'une opération de police internationale; mais en demandant leur appui, ils leur donnent la possibilité de négocier plus favorablement les conditions de cette appui.

La guerre durera des années et non des jours ou des mois. Mais cette durée n'est pas causée principalement par la difficulté de repérer et d'éliminer de nombreux petits groupes de par le monde; ce n'est pas une référence à une guerre «asymétrique» (appelée ainsi parce qu'à la différence des guerres classiques, elle ne se mènerait pas contre des Etats bien définis) où la difficulté pourrait être comblée en grande partie par l'utilisation des services secrets des pays alliés. La durée évoquée tient à ce que dans cette époque d'apparente alliance mondiale de tous les Etats bourgeois contre un ou des groupes terroristes organisés par des familles de capitalistes, le véritable enjeu n'est pas la défaite du terrorisme islamiste - dont par ailleurs les Etats bourgeois se sont servis pendant des années et dont ils se serviront encore, non seulement pour la défense de certains réseaux d'intérêts, mais aussi contre le prolétariat: le véritable enjeu est la maturation de nouveaux alignements impérialistes en prévision des conflits futurs.

Le nouveau repartage du monde n'a pas encore eu lieu; trop d'incertitudes sont nées du désordre dans la situation mondiale causé par l'écroulement de l'URSS. Face à l'impérialisme dominant sans conteste aujourd'hui, les Etats-Unis, il n'existe pas encore d'autres Etats qui ait pu arriver à une puissance économique et militaire capable de leur disputer la suprématie mondiale. Mais il est inévitable que, comme hier la Grande-Bretagne, les Etats-Unis se trouveront à un certain moment face à une coalition d'Etats qui se seront fixés cet objectif. Les conditions de ce futur affrontement, de cette future guerre ne sont pas encore mûres, mais elles sont déjà inexorablement en préparation. Et les bourgeoisies dominantes savent que tôt ou tard cet affrontement aura lieu. C'est aussi dans cette perspective que chaque bourgeoisie nationale s'efforce à renforcer le lien patriotique entre les classes, en utilisant toutes les occasions et tous les moyens pour renforcer la propagande nationaliste. Les milliers de morts des attentats aux Etats-Unis sont utilisés par la propagande bourgeoise pour renforcer l'unité nationale - c'est-à-dire la soumission des prolétaires aux intérêts bourgeois «supérieurs» - de la même façon que de l'autre côté l'appel de tous les musulmans à la guerre sainte vise au même bloc interclassiste. Dans un cas comme dans l'autre, toujours en faveur d'intérêts bourgeois.

Sous le prétexte du terrorisme, accélération des grandes manœuvres impérialistes
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Les intérêts des grands impérialismes peuvent converger dans la mesure où ils ont toujours la possibilité de trouver des débouchés sur le marché mondial, y compris au détriment de puissances capitalistes plus faibles, et dans la mesure où ils peuvent compenser par leurs propres interventions la défaillance d'autres. Il est indiscutable que les marchés les plus importants pour les grands impérialismes sont constitués par leurs marchés «internes» et que si l'un d'eux est durement touché par la crise tous en ressentent les conséquences négatives. Les réunions internationales des représentants des grandes puissances deviennent vitales parce qu'elles doivent en permanence se mesurer et s'accorder sur ce qu'elles doivent faire. Toutes les mesures que prennent, volontiers ou contre leur gré, les pays impérialistes centraux, peuvent faire croire qu'il est effectivement possible de contrôler l'économie capitaliste. Mais la réalité de ce mode de production est bien différente: les efforts pour s'entendre et adopter des règles de conduite sur le marché est contredite dans les faits par la concurrence qui est inséparable de la circulation des marchandises et de l'accumulation du capital. La lutte entre capitaux concurrents ne peut être contrôlée que pour des périodes limitées et des secteurs particuliers; elle ne peut disparaître que par l'élimination du mode de production capitaliste lui-même.

Les alliés occidentaux ont répondu positivement à l'appel de Bush, mais chacun avec ses propres réserves; et de nouveaux participants se sont ralliés aux américains: la Russie de Poutine, les pays arabes «modérés» de l'Arabie Saoudite (en dépit du fait qu'elle soutient et héberge des militants et organisations accusés de terrorisme par les occidentaux) à la Jordanie sans oublier les palestiniens d'Arafat en même temps qu'Israël, etc. Le Pakistan qui a engendré et soutenu les Taliban leur tourne le dos pour prendre une place de choix dans l'alliance avec les Etats-Unis - et il risque une guerre civile dont le déclenchement pourrait bien être causé par cette volte-face, mais dont la cause réelle est la misère indicible dans laquelle est plongée une grande partie de sa population...

«Nous sommes tous américains!» est le cri que les bourgeois voudraient voir repris par tous, et c'est aussi un avertissement contre tous ceux qui hésitent à s'aligner sur Washington, même s'ils n'ont rien à voir avec Ben Laden. Dans tous les pays occidentaux une vaste campagne de propagande pour l'union sacrée, pour l'appel aux armes, a été rapidement déclenchée, définissant deux camps antagoniques: d'un côté ceux qui sont unis sous le drapeau de la libre circulation du capital, du libéralisme dont les Etats-Unis se sont fait les champions; de l'autre ceux qui rechignent à ce type d'économie et de vie. La bourgeoisie cherche toujours à faire accepter ses intérêts par toutes les classes de la société et surtout par le prolétariat. Elle ne peut le faire qu'en faisant passer ces intérêts pour des intérêts collectifs, communs à toutes les classes. Il lui faut habiller les campagnes militaires contre ses ennemis du moment de motifs nobles, d'idéaux élevés, de considérations humanitaires. Lors de la première guerre mondiale les bourgeoisies démocratiques appelaient à la lutte pour la civilisation contre la barbarie prussienne; lors de la deuxième elles appelaient à la défense de la démocratie contre le totalitarisme fasciste. Lors de la troisième guerre mondiale leur thème idéologique de mobilisation sera-t-il la lutte contre le terrorisme et le fanatisme religieux? On peut constater que depuis la guerre contre l'Irak la propagande occidentale tourne autour du même thème: la lutte contre le terrorisme, décrit non seulement comme un moyen et une méthode, mais comme une «stratégie» de certains Etats et de certaines grandes et mystérieuses organisations dites occultes. Toutes les attitudes, paroles et activités anti-américaines sont dénoncées comme des attaques contre la Civilisation.

Mais cette civilisation n'a pour nous rien de sacré; nous ne sommes plus dans la période où la civilisation bourgeoise luttait contre les anciens régimes, contre des vieilles sociétés économiquement et socialement arriérées, plongées dans les ténèbres des superstitions religieuses. Le nouveau mode de production, le capitalisme, a triomphé dans le monde entier et détermine partout la vie économique sociale et politique de tous les groupes humains, même de ceux qui pour des raisons liées à la non résolution de certaines tâches historiques par la bourgeoisie, sont encore entravés par des résidus précapitalistes sur le plan social, religieux ou économique.

La civilisation du capitalisme développé jusqu'à son stade ultime, l'impérialisme, n'a plus rien de progressif à apporter aux populations du monde. Si deux guerres mondiales avec leur hécatombe de morts par dizaines de millions ne suffisait pas à démontrer ce que cette civilisation de l'argent et du canon signifie pour l'humanité il suffirait de regarder ce qui s'est passé au cours des décennies de soi-disant paix qui se sont écoulées depuis la deuxième guerre mondiale: il ne s'est pas passé une seule année sans que n'éclate une guerre quelque part dans le monde dont l'enjeu est toujours l'appropriation privée de la richesse sociale (que celle-ci soit constituée par de la main d'œuvre, par des matières premières, par des territoires stratégiques, etc.). La civilisation à la défense de laquelle les bourgeois occidentaux appellent tous les «citoyens» n est pas moins barbare que celle que les réactionnaires islamistes présentent aux masses des pays musulmans de l'Asie à l'Afrique du Nord.

Le développement capitaliste a conféré une importance fondamentale aux sources d'énergie que sont le pétrole et le gaz, indispensables à d'innombrables utilisations industrielles. Les plus grands pays producteurs de pétrole, souvent comme par hasard d'une grande instabilité, se trouvent dans une zone qui, en dehors du continent américain, va pour l'essentiel de l'Afrique au Moyen-Orient, à la Sibérie et à la région de la Caspienne. Si les Etats-Unis se tournent aujourd'hui particulièrement vers l'Afghanistan et le Pakistan, ce n'est pas pour des raisons humanitaires, mais parce qu'il s'agit d'une aire qui deviendra stratégiquement importante dans les futurs alignements de guerre mondiale.

Le prétexte du terrorisme ne date pas d'hier; les Etats-Unis ont déjà connu d'autres attentats. Mais les actions du 11 septembre marquent un tournant. Elles ont provoqué une accélération des initiatives américaines sur le terrain, par rapport à leurs alliés occidentaux. Après la guerre du Golfe les américains se sont installés avec leurs bases militaires au Koweït et en Arabie Saoudite (cela devait être temporaire, mais ils sont toujours là); après la guerre contre la Serbie ils se sont installés avec leurs bases en Macédoine. Après la guerre contre l'Afghanistan où s'installeront-ils? Peut-être en Afghanistan même et les négociations de couloir vont bon train pour préparer un futur régime pro-américain à Kaboul. Peut-être au Pakistan. Il sont en tout cas déjà arrivés en Ouzbékistan. Quoi qu'il en soit une présence américaine dans la région sera d'une importance fondamentale, non seulement en raison des ressources qui s y trouvent, mais surtout pour le contrôle des impérialismes concurrents qui sont présents ou qui aspirent à être présents dans cette région du globe: le Japon, la Chine, la Russie...

La réponse prolétarienne:
en temps de paix comme en temps de guerre, défaitisme par rapport aux intérêts bourgeois, réorganisation classiste et révolutionnaire au niveau international

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La guerre durera des années. Mais quelle guerre? La guerre impérialiste, la guerre qui de commerciale et financière deviendra de plus en plus guerre militaire pour un nouveau partage du monde.

Le défaitisme révolutionnaire à la Lénine est la seul grande réponse de classe historiquement valable, unifiante, que le prolétariat international doit opposer à cette nouvelle vague propagandiste de patriotisme bourgeois. Refuser la complicité avec les desseins impérialistes des classes dominantes en Occident comme en Orient n'est possible qu'à la condition de rompre avec la collaboration interclassiste alimentée par les opportunistes de tous les pays pour plier les prolétaires aux exigences du capitalisme. Refuser la participation à la défense de la «patrie» qui signifie remettre son énergie, sa vie, son avenir aux mains de la bourgeoisie qui, sous prétexte de lutte contre le terrorisme, consolide la soumission de la classe ouvrière aux lois du profit, est la condition vitale pour aller vers l'organisation des prolétaires en défense de leurs propres intérêts. La renaissance de la lutte de classe et de la solidarité entre tous les prolétaires est indispensable pour aller vers la révolution communiste, c'est-à-dire la destruction du mode de production capitaliste - source de toutes les oppressions - et le renversement de la domination bourgeoise sur toute la société.

Quelle que soit leur race ou leur nationalité, les prolétaires ont cette particularité fondamentale d'être des sans-réserves, d'être une force de travail sans autre possibilité de vivre qu'en se vendant aux exploiteurs pour leur produire du profit. Si pour une raison ou une autre, ils ne donnent plus cette possibilité de produire du profit en quantité suffisante, le remède que connaissent tous les capitalistes, tous les bourgeois, est de se débarrasser d'une partie plus ou moins importante des prolétaires employés: licenciements, misère, faim, mort, voilà ce qui attend tout prolétaire rejeté de la production comme un rebut inutile.

Qu'est-ce qui unit les prolétaires aux capitalistes? Uniquement le rapport de soumission aux exigences du profit capitaliste. Qu'est-ce qui les divise? Tout: des conditions de vie aux conditions de travail, de la solidarité de classe aux perspectives de vie dans le présent et l'avenir.

Les prolétaires doivent affirmer leur refus de collaborer à toute entreprise militaire des classes dominantes. Mais ils ne peuvent le faire qu'en rompant avec la collaboration de classe qui se réalise chaque jour, dans chaque entreprise, dans chaque activité sociale, dans chaque expression de la vie sociale de cette société mercantile où tout s'achète et tout se vend - du produit de l'usine à l'idéal politique, des rapports personnels à la religion, de l'air qu'on respire à l'eau qu'on boit - où tout un chacun est conditionné insensiblement de sa naissance à sa mort à n'avoir d'autre perspective que celle de l'argent, de la concurrence de tous contre tous, de la guerre, comme si tout cela était «naturel» et «juste».

L'opération militaire américaine contre les «terroristes islamistes» et la guerre en Afghanistan (et probablement dans d'autres pays) avaient été baptisés: «Justice infinie». Mais les chefs religieux ont fait remarquer aux politiciens que seul dieu peut exercer une justice infinie, alors qu'il n'est pas donné aux hommes un tel pouvoir. Et si les bases de la superstition religieuse sont minées, comme feront donc les prêtres chrétiens, juifs ou musulmans pour faire croire aux masses que le «règne de la justice» ne doit pas être cherché dans ce monde où il faut au contraire supporter l'ordre établi avec toutes ses inégalités et ses injustices, mais qu'il arrivera à coup sûr après leur mort?

Les spécialistes de la propagande impérialiste ont donc trouvé un nouveau titre; il s'agit maintenant de l'opération «Liberté immuable», autre belle expression de l'hypocrisie bourgeoise! La seule véritable liberté immuable que recherchent les capitalistes est la liberté d'utiliser toutes les occasions pour faire des affaires, pour s'enrichir, pour maintenir et augmenter leurs profits. Cette liberté, elle exige la conservation du mode de production et des formes sociales actuelles basées sur l'exploitation des prolétaires, sur la misère et les guerres.

La liberté pour laquelle les prolétaires combattront ne sera pas la liberté du commerce, la liberté d'exploitation, la liberté du plus fort d'écraser le plus faible.

La liberté pour laquelle combattront les prolétaires sera la liberté de briser les chaînes de l'esclavage bourgeois qui les rivent au mode de production capitaliste; la liberté de s'organiser de façon indépendante de toute politique et de toute pratique liée aux besoins du capital et de la société bourgeoise; la liberté de lutter contre toutes les classes qui vivent de son exploitation; la liberté de préparer la révolution et une société faite non d'homus mercantilis, mais une société où l'humanité aura dépassé les divisions en classes et qui aura jeté à la poubelle de l'histoire les vieilles formes de la domination bourgeoise: l'argent, la marchandise, la publicité, le marché, le capitaliste, le travailler salarié, le policier, le soldat, le curé.

Source: «Prolétaire» numéro 459 octobre - novembre 2001

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