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EN KABYLIE, RÉVOLTE CONTRE LA MISÈRE ET L'INJUSTICE SOCIALE
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En Kabylie, révolte contre la misère et l'injustice sociale
Une révolte sociale, pas «identitaire» ou régionaliste
Aujourd'hui la Kabylie, demain tout le pays
Notes
Source


En Kabylie, révolte contre la misère et l'injustice sociale
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Tout a commencé le 18 avril par ce qu'on appelle une «bavure policière»: dans un quartier de la localité de Beni Douala, Mohamed Guermah, un lycéen qui avait eu le tort de vouloir protester contre le tabassage de jeunes par des gendarmes est amené au poste, roué de coups et abattu d'une rafale de mitraillette (l'un des gendarmes est lui-même blessé par ricochet). Devant l'indignation face à ce crime et pour étouffer l'affaire, la gendarmerie diffuse 3 jours plus tard un communiqué qui affirme qu'il s'agit d'un «accident» et que la victime était coupable d'«agression» et de «vol». Cette déclaration impudente (décidée en haut lieu car reprise par le ministre de l'Intérieur lui-même) va provoquer l'indignation et la colère dans toute la Kabylie: des manifestations de protestation se succèdent après l'enterrement du lycéen le 23 avril, et elles se heurtent aux forces de la gendarmerie et aux C.N.S. (CRS algériens).

Dès le 25 avril, les tirs à balles réelles et explosives contre les manifestants et contre les habitations sont systématiquement utilisés par les gendarmes dans de nombreuses localités de Kabylie - mais pas dans les 2 plus grandes villes, Tizi Ouzou et Béjaïa, où il n'y a pas eu de morts - à la place des grenades lacrymogènes, des canons à eau ou des coups de matraques. Les gendarmes ont déclaré à la presse que dans beaucoup de localités ils ont été contraints d'utiliser des armes à feu pour contenir les émeutiers qui s'attaquaient aux gendarmeries - ou qu'ils ont eux-mêmes essuyé des coups de feu de la part de «terroristes infiltrés» dans les manifestations.

Mais selon un responsable de l'hôpital d'Abkou, «90 % des blessés par balles les ont reçues dans le dos»; les gendarmes ont souvent utilisé des armes de précision (Seminov) pour abattre à distance des manifestants; des témoignages précis établissent qu'ils ont parfois achevé des manifestants blessés, se sont livrés à divers sévices, à des actes de pillages et de vols, etc. (1). On ne signale pas de cas de blessures par balles de policiers ou de gendarmes. Tout ceci, lié en outre au fait que les gardes communaux ont été écartés de tout rôle dans le maintien de«l'ordre», indique qu'en haut lieu il avait été décidé de faire couler le sang pour étouffer l'incendie qui embrasait la Kabylie, avec le risque qu'il se propage au reste du pays. D'ailleurs, si le Ministre de l'Intérieur s'est déplacé sur place, le silence pesant du président Bouteflika pendant ces journées tragiques (et son déplacement à l'étranger), montre que les autorités avaient donné la priorité à la répression plutôt qu'à d'éventuelles mesures pour calmer les esprits - ne parlons pas d'accorder satisfaction aux demandes élémentaires des manifestants!

Mais cette répression bestiale ne va pas réussir à faire cesser rapidement les manifestations, elle va au contraire décupler la révolte et l'étendre à toute la Kabylie, où depuis longtemps la population proteste contre les agissements d'une gendarmerie particulièrement haïe, qui symbolise toutes les exactions du pouvoir. Les manifestants s'en prennent aux bâtiments publics et les incendient (à Tizi Rached un jeune kamikaze s'est même lancé contre les gendarmes à bord d'un bus chargé de pneus enflammés), etc.

La colère était telle que les partis politiques berbères qui appelaient au calme ont été complètement débordés; des locaux du RCD - parti démocrate berbère compromis avec le pouvoir - ont été incendiés et ce parti a dû quitter le gouvernement; le FFS, («Front des Forces Socialistes» de Aït Ahmed, moins discrédité que son rival en raison de son opposition en apparence intransigeante au pouvoir) a vu lui aussi ses locaux incendiés dans certaines localités (2), en raison de sa transformation en parti de notables. Assumant un rôle de pompier, il n'a eu de cesse d'appeler au calme; il a choisi d'annuler deux manifestations qu'il avait prévu pour canaliser la colère et faire retomber la pression, de peur d'être au contraire impuissant à contrôler les manifestants. Sans préciser la date, le quotidien «Le Matin» fait état d'«une rencontre secrète tenue de nuit entre le président de l'APW, du FFS et des hauts responsables du secteur militaire à Tizi Ouzou» (3), évidemment pour tenter de reprendre le contrôle de la situation. Finalement le FFS organisera sa manifestation soupape de sûreté à Alger, avec l'accord implicite du pouvoir.

Selon des chiffres officiels rendus publics le 17 mai, le nombre des morts est de 30 ou 33, et le nombre des blessés de 471 (des estimations non officielles avancent un chiffre de 60 morts).

Une révolte sociale, pas «identitaire» ou régionaliste
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Les partis et les organisations culturelles berbères qui ont vu le jour ou se sont développées depuis le fameux «printemps berbère» d'il y a vingt ans, se sont employés à donner une explication «identitaire» à la révolte et à mettre en avant leurs revendications régionalistes spécifiques. Mais il leur est impossible de masquer les causes sociales de ces affrontements qui sont d'ailleurs clairement affirmées par les manifestants. «L'injustice sociale, exacerbée par un comportement «abusif» et arbitraire de la Gendarmerie nationale, est à l'origine des émeutes de Kabylie» écrit le quotidien algérois «El Watan»:«Cette fois-ci la revendication identitaire est reléguée au second plan» (4).
C'est pourtant cette revendication identitaire, de nature fondamentalement petite-bourgeoise, que tous veulent remettre au premier plan; les uns pour essayer d'arracher quelques concessions sur ce plan au pouvoir, tandis que de l'autre côté, le pouvoir insiste sur cet aspect pour éviter la contagion de la révolte dans toute l'Algérie.

C'est ainsi que dans son discours télévisé, le Président Bouteflika a fait une petite ouverture en direction des berbéristes en évoquant la possibilité d'un référendum sur la langue Tamazight (berbère). Par contre, pour ce qui est des protestations contre la répression, la seule mesure annoncée a été la création d'une «commission d'enquête indépendante» qui n'est autre chose que de la poudre aux yeux ( les organisations kabyles ne s'y sont pas trompées, qui ont refusé de la rencontrer). Et si quelqu'un pouvait encore nourrir des doutes sur les sentiments des autorités, ils ont été dissipés lorsque, quelques jours plus tard, le pouvoir faisait adopter par le Parlement une loi visant à mettre la presse au pas...

Aujourd'hui la Kabylie, demain tout le pays
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L'ordre règne de nouveau en Kabylie et tous les tenants de cet ordre fait de misère, d'exploitation et d'oppression sanglante, vont répétant que les jeunes manifestants sont «morts pour rien», qu'il n'y rien d'autre à faire qu'à se résigner au maintien indéfini de ce pouvoir assassin, la seule solution étant d'essayer de s'en sortir individuellement - ce qui est en réalité impossible pour l'immense majorité. Mais les sanglants événements de Kabylie sont un symptôme des formidables tensions sociales qui s'accumulent en Algérie. Alors que les cercles bourgeois dirigeants paraissent avoir pour le moment résolu leurs sordides rivalités internes grâce à l'argent du pétrole qui coule de nouveau à flots (5), ils sont bien résolus à ne donner que du plomb aux prolétaires et aux masses si elles font mine de ne pas se satisfaire de leur misère. Pour contenir le mécontentement croissant et éviter qu'il se traduise par des luttes d'ampleur, ils auront recours à toute la gamme des moyens à leur disposition: le recours aux pompiers sociaux de tout poil (6), aux illusions démocratiques - actuellement bien affaiblies, mais qui pourraient renaître demain -, à la menace terroriste islamique (en partie mis sur pied ou entretenu par des services paramilitaires), etc.

Les bourgeois ne pourront cependant éviter de nouvelles explosions sociales, ils ne pourront éviter éternellement que les grands centres du pays en sortent indemnes. Ils s'y préparent sans aucun doute. Les prolétaires devront s'y préparer aussi en constituant leurs organisations de lutte, en constituant leur parti de classe, s'ils veulent que ces explosions ne restent pas sans lendemain, mais qu'elles débouchent sur la lutte révolutionnaire contre la classe dominante et son État et, en étroite union avec les prolétaires des autres pays, sur le renversement du capitalisme et l'instauration de la dictature internationale du prolétariat.

La voie est longue, mais c'est la seule qui fera en sorte que le sang des victimes n'ait pas coulé en vain.

Notes:
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  1. Voir L'enquête du «Matin» («Retour sur événements»), 15/5. Les journalistes écrivent , entre autres, qu'il y eu un usage «presque systématique dans toute la Kabylie» des balles explosives, aux effets particulièrement dévastateurs («victimes éviscérées, écervelées, aux membres déchiquetés»). Le règlement interdit, paraît-il, l'usage d'armes à feu pour s'opposer à des manifestations - sauf si un ordre contraire est donné... [back]
  2. cf «Le Matin», repris dans «Courrier International» n° 548 (3-9/5/1). [back]
  3. «Le Matin», 15/5. [back]
  4. «El Watan», 13/5. Le journaliste cite par exemple un jeune manifestant qui affirme: «Nous n'avons pas manifesté pour Tamazight, mais contre le chômage, l'injusticesociale et la Hogra (le mépris- ndlr)». [back]
  5. Le gouvernement a ainsi créé un fonds de régulation des recettes excédentaires qu'il gère de façon discrétionnaire, officiellement pour résorber l'endettement, mais sans aucun doute pour redistribuer cette manne aux différents clans. Pour 2000 cette juteuse cagnotte a été estimée à 250 à 300 milliards de francs. cf «Le Monde Diplomatique», mars 2001. [back]
  6. Un représentant de cette triste engeance - le Secrétaire général du syndicat autonome des enseignants (SATEF) s'est exprimé au Congrès du SGEN (17/5), où il a affirmé que si le calme est revenu en Kabylie,
    «
    c'est parce que nous, syndicats et autres organisations pacifiques, avons tout fait pour calmer la situation. Nous nous organisons en comités de villages, nous multiplions les appels au calme pour empêcher d'autres morts. (...) En tant qu'enseignants, nouspouvons influer sur les jeunes. Nous menons un combat pacifique contre la dictature au pouvoir. Mais les jeunes, sans travail, sans avenir, qui se sentent humiliés et sont désespérés, en ont assez des discours pacifiques. Ils veulent des armes pour lutter contre une dictature qui, elle, ne connaît qu'une seul logique: comment conserver le pouvoir?».
    Ces comités de village, rassemblant les notables, se sont généralisés et se sont affirmés comme interlocuteurs du pouvoir. La presse a relaté que les jeunes manifestants étaient tenus à l'écart de ces comités. Voir dans «Le Matin» du 14/5 le cas de Béni Douala où les jeunes apostrophaient les notables du comité:
    «
    Lorsqu'on nous tirait dessus, vous étiez confinés à un rôle de spectateur et aujourd'hui vous prétendez nous représenter? La balle est désormais dans notre camp et quelles que soient les décisions que vous prendrez, elles seront caduques; de toute façon, la rue nous appartient».
    C'est le fossé de classe qui apparaît ici, au moins embryonnairement. Pour éviter que les forces bourgeoises reprennent le contrôle des situations, il ne suffira pas que la rue «appartienne» aux jeunes prolétaires (c'est-à-dire un puissant mouvement spontané): il faudra aussi qu'ils apprennent à s'organiser sur des bases de classe, pour diriger ce mouvement spontané vers sa transformation en lutte révolutionnaire anticapitaliste.
    [back]

Source: «Le Prolétaire», n° 457, Avril-Juin 2001

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