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VOUS NE POUVEZ PAS VOUS ARRÊTER : SEULE, LA RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE LE PEUT, EN DÉTRUISANT VOTRE POUVOIR


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Vous ne pouvez pas vous arrêter : seule, la révolution prolétarienne le peut, en détruisant votre pouvoir
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Aujourd’hui
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Sur le fil du temps

Vous ne pouvez pas vous arrêter : seule, la révolution prolétarienne le peut, en détruisant votre pouvoir

Déjà par deux fois, la masse humaine a été précipitée dans une guerre mondiale et a assisté au triomphe bestial de l’histoire du Loup, de la doctrine de l’Energumène, de la blague de l’Agresseur et de l’escroquerie sur les Criminels de guerre. Et par deux fois, à l’appui de cette duperie colossale et de cette immense tromperie, s’est dessinée sur la toile de fond d’une attente déjà longue la légende la plus crétine qui soit : celle qui a placé la république libre, civilisée et pacifique des rayures et des étoiles comme le protagoniste du salut général.

Cette légende s’est accréditée et s’accrédite dans les couches fangeuses des classes moyennes et de la petite bourgeoisie par des moyens évidents pour tout le monde et dans lesquels règnent pleinement l’hypocrisie, la bassesse et le philistinisme des trompés et des trompeurs, des séducteurs vulgaires et des admirateurs gâteux et floculants. Mais cette même légende a prétendu, non sans de vastes succès, avoir du crédit dans les rangs prolétariens et dans la position socialiste. La république prospère et bénie faisait exception dans le diagnostic et dans la condamnation de la société capitaliste et des États bourgeois : lutte de classes, oppression d’un côté, misère de l’autre, étaient des phénomènes limités à cette vieille Europe grosse de dangers « réactionnaires »; les socialistes de type courant en auraient volontiers excepté aussi cette île gracieuse qui se trouve outre-Manche si cet homme impossible de Marx ne s’était montré aussi hargneux pour répondre à sa libérale hospitalité en la choisissant comme objet pour sa description du capitalisme le plus féroce. Mais l’Amérique, l’Amérique ! Là, ils n’avaient pas eu de Moyen-Age, ils étaient nés avec la liberté et dans la liberté, et ils ne pouvaient revenir parmi les ténèbres de l’obscurantisme ni glisser dans les pièges creusés par « la réaction aux aguets »; ils n’avaient pas eu besoin d’une révolution anti-féodale, qui fut remarquablement remplacée par une simple campagne de chasse à l’encontre d’un gibier bipède, étranger à la Genèse et à la Rédemption du Christ, aux Lumières de la Réforme comme aux Lumières de la philosophie.

C’est donc clair : dialectique et antagonisme des classes, socialisme, révolution prolétarienne, tout cet attirail européen n’est pas valable pour l’autre Monde, pour celui qui se trouve outre-Atlantique; et si parmi les peuples et les gouvernements du vieux monde il y a toujours le danger de voir regermer du sous-sol la peste médiévale qui fera surgir des agresseurs, des militaristes, des tyrans et des délinquants internationaux cherchant la guerre, en revanche, en Amérique, le terrain même est indemne de ces infections; il est impensable que l’oppression, l’écrasement et l’esprit de conquête puissent y pousser; l’Amérique se trouve toujours du côté juste, l’Amérique ne peut se ranger que derrière le droit, l’Amérique a toujours raison.

Chaque fois que l’agneau sera sur le point de finir dans la gueule du Loup, le puissant chien berger transatlantique accourra, lui qui a des crocs bien plus effrayants que ceux du Loup, mais qui est végétarien par tradition et intention.

Il en est ainsi pour les flagorneurs depuis des décennies. Mais voyons les choses comme elles étaient et comme elles sont.

Hier

Nous ne reprendrons pas la description marxiste de la naissance de l’économie capitaliste là où ses prémisses techniques et mécaniques trouvaient, non le vieil échafaudage de la société médiévale à l’économie agraire naturelle, mais la terre vierge et libre sous le pas du colon blanc, à l’exception de l’occupant aborigène qu’il chassait pour en exterminer la race ou pour le réduire en esclavage. Origine différente, système identique à l’arrivée; qu’il s’agisse de l’Angleterre, où dans les siècles d’histoire on a lutté sur chaque mètre et où habitent aujourd’hui trois cents hommes par kilomètre carré, ou bien des États-Unis, où s’est installée d’une façon qui semble socialement pacifique une population à la densité moyenne quinze fois plus faible : vingt au kilomètre carré.

Programme identique : destruction du système et du pouvoir capitalistes.

Si donc l’analyse du processus historique peut avoir des caractéristiques différentes, la conclusion concernant la méthode et les fins du mouvement socialiste est unique.

On pourrait, à partir de l’œuvre principale de Marx, citer d’innombrables références à l’Amérique, dans ses phases successives : esclavagisme initial de type patriarcal, esclavagisme exterminateur et négrier au Sud, économie de petits propriétaires cultivateurs au Nord, économie industrielle à l’Est, son cycle rapide d’un capitalisme de type colonial à une autonomie de plus en plus grande : nous en sommes aujourd’hui à l’hégémonie.

Une référence suggestive à la faible densité de population est la suivante : « Un pays, dans lequel la population est proportionnellement disséminée, a toutefois, lorsque ses moyens de communication sont très développés, une population plus concentrée que celle d’un pays plus peuplé mais dont les moyens de communication sont moins faciles. Dans ce sens, les États du Nord de l’Union américaine ont une population beaucoup plus dense que celle de l’Inde. » Aujourd’hui, la densité en Inde est pratiquement de cent, c’est-à-dire le quintuple de celle des États-Unis, mais ceux-ci possèdent le record de 27 kilomètres de voie ferrée pour dix-mille habitants, alors que l’Inde n’en a que 1,6, c’est-à-dire quinze fois moins. Les indices qui sont à la base de l’estimation marxiste conduisent à de bonnes visées : le capitalisme né en Europe a poussé plus vite dans ces types de possessions coloniales peu peuplées ou occupées par des peuples inorganisés et facilement exterminables que dans ceux qui étaient peuplés et dotés d’une organisation très ancienne et d’une civilisation propre, c’est-à-dire d’un mode propre d’économie productive et de hiérarchie sociale. 150 millions d’américains comptent beaucoup plus, dans la politique mondiale actuelle, que 400 millions d’Indiens, bien que les soi-disant représentants de ces derniers (soi-disant libres du joug des 50 millions d’Anglais, c’est-à-dire du capitalisme impérial déchu) s’essaient à des chefs-d’œuvre de double jeu et se posent en protagonistes d’initiatives de médiation à l’échelle mondiale…

La large utilisation du travail des esclaves nègres pour la production agraire dans les États du Sud se fait dans un premier temps, et exceptées les méthodes de capture, avec une certaine humanité. Les esclaves commençant à manquer, il n’est pas facile de s’en procurer pour remplacer ceux qui meurent, et les bons traitements sont bien appropriés à un élevage qui permet d’obtenir une force de travail jeune à partir des fils des esclaves adultes trouvés par razzia ou par acquisition. Il s’ensuit un train de vie patriarcal et l’esclave fait partie de la famille du patron. Mais lorsque la chair noire commence à surabonder, en particulier dans certains États de l’Union, et que de véritables marchés fleurissent, l’intérêt économique est d’arracher à l’esclave le maximum de travail dans le laps de temps le plus court avec peu de nourriture et une durée de vie moyenne réduite à moins de trente ans : des économistes et des pasteurs yankees énoncent ces normes avec cynisme. De la même façon, les enfants anglais étaient enfermés quatorze heures dans les filatures de coton. On ne doit pas croire que les expressions de Marx soient toujours rudes. Il cite le « Marchand de Venise » de Shakespeare. « C’est la chair que je veux, c’est écrit dans le contrat. » « Oui, le cœur, s’exclame Shylock, le papier le dit. » Et dans une note : « La nature du capital reste toujours la même, que ses formes soient à peine en germe ou complètement développées. Dans un code accordé au territoire du Nouveau Mexique par les propriétaires d’esclaves, à la veille de la guerre civile américaine, on lit dans la mesure où le capitaliste a acheté sa force de travail, l’ouvrier est son argent (The Labourer is the capitalist’s money). »

Dans la guerre civile des États du Nord contre ceux du Sud pour l’abolition de l’esclavage, c’est la forme capitaliste de production qui s’impose. Dans des textes rappelés en d’autres occasions, comme « l’Adresse inaugurale de la Première Internationale », il a été clairement montré que les négriers industriels ne méritent pas de meilleurs jugements que les négriers esclavagistes.

A l’époque de la première édition du « Capital », immédiatement après cette guerre, le capitalisme faisait déjà dans la Confédération des pas de géant, mais il s’agissait encore pour une large part d’investissement européen, surtout anglais. « Ainsi en va-t-il maintenant (à savoir, comme il en est allé quand des puissances capitalistes riches mais en voie de perte de puissance prêtaient leur capital aux nouvelles puissances naissantes) de l’Angleterre et des États-Unis. Ces capitaux qui font aujourd’hui leur apparition aux États-Unis, sans contrôle de leur extrait de naissance, ne sont que le sang des ouvriers d’usine capitalisé hier en Angleterre. »

Toutefois, bien que la guerre américaine d’indépendance date de la fin du dix-huitième siècle et soit, selon Marx, à l’origine des révolutions de la bourgeoisie en Europe continentale, l’Amérique en 1867, après pratiquement un siècle de politique autonome, est encore dans le sens marxiste une colonie économique européenne. Cela est répété dans deux passages explicites pour Marx, l’économie coloniale est celle où l’occupation de terre « libre » est encore possible sur une grande échelle et qui peut ainsi accueillir massivement une force de travail qui n’est donc pas forcée de se soumettre à l’esclavage du salariat industriel. Dans une note à la quatrième édition en 1889, Engels faisait remarquer : par la suite, les États-Unis sont devenus le deuxième pays du monde, sans avoir pour cela perdu leur caractère colonial. En 1912, l’éditeur Kautsky pouvait ajouter : ils sont désormais le premier pays industriel; ils ont perdu leur caractère de colonie puisqu’ils poursuivent une politique d’expansion coloniale.

La doctrine du président Monroe : Europe pour son compte, Amérique pour son compte (on pourrait, en souvenir, lui attribuer une carte stalinienne) symbolisait la bataille pour rompre les derniers rapports coloniaux passifs. L’équilibre atteint, elle se transforme en bataille pour des rapports coloniaux actifs, de la même façon que le thermomètre réchauffé ne parvient au zéro que pour le dépasser.

Si nous revenons à la rédaction originale de Marx, son analyse profonde et sa condamnation implacable ne manquent pas d’être accompagnées par une dérision piquante. Le capital cherche insatiablement des marchés de bras; le puritain Malthus invoquait comme remède à la misère la dépopulation par l’abstention de procréer; un économiste bourgeois s’exalte tellement face aux effets des machines qu’il en compare l’effet à celui d’une surpopulation. Plus ingénu encore, Petty écrivit que la machine « remplace la polygamie ». Ce point de vue, disait Marx en riant, ne peut valoir tout au plus que pour certaines parties des États-Unis, en faisant allusion évidente aux Mormons du Lac Salé.

Mais c’est précisément la dernière page du premier Livre, tant de fois citée, qui assène des coups à la société bourgeoise américaine dans toute son infamie, avec ses maxima d’hypocrisie et d’exploitation. C’est là qu’il est dit, comme réponse lapidaire à la vantardise imbécile qu’il n’y a pas de traditions de monarchie et de noblesse, que la conséquence de la guerre civile avec la mise en marche à pas de géants de la production capitaliste, fut, en termes classiques, « la naissance de la plus vile aristocratie financière ».

Notre anthologie marxiste sur l’Amérique présente cependant son morceau le plus fort dans la préface du 18 mars 1891 à « La guerre civile en France » puisqu’elle fait écrire à Engels cette phrase de conclusion : regardez la Commune de Paris ! C’était la dictature du prolétariat !

Engels s’y limite à réexposer la théorie centrale de l’État.

« La société avait créé, par simple division du travail à l’origine, ses organes propres pour veiller à ses intérêts communs. Mais, avec le temps, ces organismes, dont le sommet était le pouvoir de l’État, s’étaient transformés, en servant leurs propres intérêts particuliers, de serviteurs de la société, en maîtres de celle-ci. On peut en voir des exemples, non seulement dans la monarchie héréditaire, mais également dans la république démocratique. »

Engels passe ensuite à un exemple d’application de cette doctrine et semble justement vouloir répondre à cette objection : cette fonction parasitaire et oppressive de l’État ne s’explique que là où la bourgeoisie moderne a hérité du mécanisme bureaucratique, policier et militaire des anciens régimes féodaux détruits. Et c’est pourquoi il prend comme exemple un État bourgeois né « sans histoire ».

« Nulle part les ‹ politiciens › ne forment dans la nation un clan plus isolé et plus puissant qu’en Amérique du Nord précisément. Là, chacun des deux grands partis qui se relaient au pouvoir est lui-même dirigé par des gens qui font de la politique une affaire, spéculent sur les sièges aux Assemblées législatives de l’Union comme à celles des États, ou qui vivent de l’agitation pour leur parti et sont récompensés de sa victoire par des places. On sait assez combien les Américains cherchent depuis trente ans à secouer ce joug devenu insupportable, et comment, malgré tout ils s’embourbent toujours plus profondément dans le marécage de la corruption. C’est précisément en Amérique que nous pouvons le mieux voir comment le pouvoir d’État devient indépendant vis-à-vis de la société, dont, à l’origine, il ne devait être que le simple instrument. Là n’existent ni dynastie, ni noblesse, ni armée permanente, à part la poignée de soldats commis à la surveillance des Indiens (Engels ne pouvait pas savoir que ce sont ses compatriotes allemands qui, soixante ans après… feraient les Indiens), ni bureaucratie avec postes fixes et droit à la retraite (mémento de ce passage : ces huit mots valent un livre). Et pourtant nous avons là deux grandes bandes de politiciens spéculateurs, qui se relaient pour prendre possession du pouvoir de l’État et l’exploitent avec les moyens les plus corrompus et pour les fins les plus éhontées; et la nation est impuissante en face de ces deux grands cartels de politiciens qui sont soi-disant à son service, mais, en réalité, la dominent et la pillent. »

Contre tout cela, la Commune, dit Engels, appliqua deux moyens infaillibles. Il y a un autre argument : les fonctionnaires de la Commune de Paris tombèrent dans un nuage de gloire en servant la Révolution – ceux de l’État soviétique ont appliqué d’autres moyens : apologie et alliance.

Nous n’avons pas voulu ouvrir une autre parenthèse quand il était dit que tout se fait pour une place; mais on peut juger de l’efficacité de la description à partir de cet épisode : la chose la plus haute, la plus sage et la plus philosophique qu’ait trouvé à dire l’employé Harry Truman dans sa campagne électorale est la suivante : si vous ne m’élisez pas, vous devrez me trouver un autre job (Job veut dire emploi, place, traitement, et cercle extrême de l’univers, en langue nord américaine) et vous aurez un chômeur de plus !

Voilà donc le véritable compte que le marxisme authentique fait du capitalisme américain, du pouvoir de classe américain, qui tient sous le « talon de fer » de Jack London les travailleurs et les fils de travailleurs de toute race et de toute couleur. Ce jugement a-t-il été jamais révisé ?

Dans l’« Anti-Kautsky », Lénine a établi, face à la thèse tendancieuse que la révolution armée puisse ne pas être inévitable dans les nations bourgeoises sans militarisme et bureaucratie, qu’aujourd’hui (1918) l’un et l’autre existent en Angleterre et en Amérique. L’« Impérialisme » est une démonstration complète du fait que le capitalisme américain se place en première ligne sur le chemin du monopole, de l’expansion, de la lutte pour le partage du monde entier entre les trusts industriels et les puissances impérialistes. Ce processus a déjà mis en place toutes ses bases au début du siècle ; c’est bien différent de la sauvegarde désintéressée de la liberté partout où elle pourrait être attaquée dans le monde ! Un seul passage suffira : « Aux États-Unis, la guerre impérialiste de 1898 contre l’Espagne suscita l’opposition des ‹ anti-impérialistes ›, ces derniers mohicans de la démocratie bourgeoise, qui qualifiaient cette guerre de ‹ criminelle ›, considéraient l’annexion de territoires étrangers comme une violation de la Constitution, dénonçaient la déloyauté des chauvins ‹ à l’égard › du chef des indigènes des Philippines, Aguinaldo, auquel les Américains avaient d’abord promis l’indépendance de son pays pour, ensuite, y débarquer des troupes américaines et annexer les Philippines (qu’il nous soit permis d’interrompre la citation : le premier partisan à s’être fait rouler)… Mais, en attendant, toute cette critique craignait de reconnaître la liaison indissoluble qui rattache l’impérialisme aux trusts et, par conséquent, aux fondements du capitalisme; elle craignait de s’unir aux forces révolutionnaires engendrées par le grand capitalisme et son développement, elle demeurait un ‹ vœu innocent ›. »

Les marxistes savaient très bien tout cela en 1915. Ils savaient par conséquent quoi penser de l’intervention américaine dans la Première Guerre mondiale et de la prétention de Wilson d’organiser la démocratie internationale et la paix, étape évidente d’une marche continue d’expansion, de conquête et d’agression impériale qui dure depuis un demi-siècle sans trêve ni renoncement.

Laissons parler un délégué au IIe Congrès de Moscou en 1920. « Les dix millions de nègres qui habitent aux États-Unis sont l’objet de constantes mesures de répression et de cruautés injustifiables. Ils sont en dehors de la loi commune des blancs, avec lesquels on ne les laisse ni habiter ni voyager. Vous avez entendu parler des lynchages de nègres aspergés de pétrole et brûlés vifs… Si on les pend, on distribue leurs dépouilles comme porte-bonheur. » A la même session du 26 juillet, un autre délégué continue : « Les nègres ne sont pas les seuls esclaves, mais aussi les travailleurs étrangers et ceux des colonies… les atrocités commises à l’encontre des coloniaux ne le cèdent en rien à celles dont les travailleurs étrangers sont l’objet. Par exemple, lors d’une grève des mineurs en 1912 à Ludlow, on obligea les mineurs par l’emploi de la force armée à quitter leurs maisons pour vivre sous la tente. Durant une échauffourée entre les hommes et des soldats, un autre détachement incendia les tentes : femmes et enfants moururent par centaines… Le but fondamental de l’Internationale mondiale est la destruction de l’impérialisme américain. »

N’en savions-nous pas assez sur les caractères « particuliers » du capitalisme d’Amérique ? Voilà le Manifeste final du Second Congrès. Celui qui a signé ce texte et ensuite fait l’apologie de l’Amérique de la légende, ne serait-ce que pendant cinq minutes, a planté une paire de cornes au communisme.

« Le programme du capitalisme national américain : ‹ L’Amérique aux Américains › (doctrine de Monroe), a été remplacé par le programme de l’impérialisme : ‹ le monde entier aux Américains › … Les États-Unis ont voulu enchaîner à leur char triomphal les pays de l’Europe et des autres parties du monde, en les assujettissant au gouvernement de Washington. La Ligue des Nations ne devait plus être en somme qu’une société jouissant d’un monopole mondial, sous la firme ‹ Yankee et Cie › ».

Aujourd’hui

C’est avec la plus grande effronterie que notre bourgeois, qu’il soit d’obédience vaticane ou maçonnique, répète la sentence de Turgot : « l’Amérique est l’espoir de l’humanité ». Il le fait dans l’espoir « qu’on lui remettra ses dettes, lui qui ne les remet à personne ! », comme on le reprochait voici trente ans au bourgeois français qui répétait cette sentence par la bouche du renégat Millerand.

Président, secrétariat d’État, gouvernement, parlement, partis et opinion publique (passez-moi l’expression) forment en Amérique un ensemble dont la bassesse nous est bien connue depuis longtemps; mais au lieu d’affirmer leur caractère honteux, tous s’abaissent à une adulation servile. Même les écrivains fascistes, qui nous cassèrent les tympans d’imprécations contre l’odieuse ploutocratie américaine et qui, le jour de Pearl Harbour, délirèrent de joie, vantent aujourd’hui avec morgue la conscience et la sensibilité du peuple et du public d’Amérique envers le sort de la liberté dans le monde et la défense des faibles agressés, ainsi que la force morale qui guiderait les décisions et l’énergie de Truman et de ses généraux. Quelle basse comédie !

Les Italiens qui virent passer la guerre à quelques mètres de leurs cavernes de troglodytes, Italiens sans armes et partisans de personne, et surtout d’aucun régime italien passé ou présent, purent discuter avec calme avec des soldats et des officiers allemands d’abord, américains ensuite. Les premiers poursuivaient leur action de guerre avec une technique froide, sans élan ni amour du risque mais également sans omission ou erreur. Pratiquement aucun ne se posait le problème du pourquoi exécuter ponctuellement les consignes mais presque tous tenaient avec conviction à cette déclaration : je fais la guerre, je n’y ai aucun intérêt personnel, je n’y gagne rien. Ils paraissaient considérer comme indigne de faire une affaire sur la guerre, mais non de faire la guerre.

Vinrent les Américains, sûrs, convaincus d’apporter l’espoir du monde. Pourquoi faisaient-ils la guerre ? Ah diable, ils avaient eux-mêmes ordonné à leur gouvernement de la faire, convaincus que tel était l’intérêt de tout citoyen. « The president is my servant », ou quelque chose de semblable, était leur phrase la plus commune. Le Président, les ministres, les fonctionnaires, les généraux sont mes serviteurs, ce sont eux qui exécutent les ordres du peuple et de moi, citoyen qui vote et qui les « paie » avec les impôts, je leur donne le mois qui revient à leur « job ». Ils étaient donc intéressés à la guerre, ou ils rêvaient de l’être dans un pays où tout est commerce et publicité commerciale et où tout s’achète, à tempérament le cas échéant, la guerre également se « commande » et on paye la commission à tempérament, quand la dépense est trop forte.

En tout cas, cela valait la peine de se payer cette dernière guerre. Une fois débarrassé des Allemands, ce peuple fou, ce peuple criminel, ce peuple qui se permet de faire la guerre même s’il est convaincu qu’il faut y mettre de sa poche et qu’il n’y a aucun intérêt, un peuple qu’on pensera aussitôt à soumettre à des soins et traitements opportuns pour lui inoculer la civilisation et la conscience made in America, nous serons tous pacifiques, libres et maîtres de notre destin; nous élirons un comité de nos domestiques qui, pour un modeste mois, administreront, sous notre mandat, le gouvernement du monde libre et pacifique.

Nous n’avons pas eu la chance de bivouaquer dans une anfractuosité des montagnes coréennes pour consulter la philosophie de guerre de ceux qui se sont dirigés vers le sud ou vers le nord. Ils diront probablement qu’ils pensent combattre pour la dernière guerre, ou du moins ce sont les soldats de l’ONU qui le diront puisqu’on leur a expliqué que le nouveau Loup, le nouvel Agresseur, le nouveau Criminel est issu des rangs des alliés d’hier.

Truman parle et dit, en annonçant une accentuation des mesures de force : les chefs de l’Union Soviétique ont créé le danger pour la paix que nous voulons, ils ont ordonné l’agression en Corée.

Les porte-parole du gouvernement soviétique répondent : c’est nous qui faisons le Mouvement pour la paix et les Chefs de Washington veulent la guerre et se préparent à attaquer. Et les parties ne cessent d’offrir et de proposer alternativement une possibilité d’entente immédiate et de coexistence permanente.

Si dans ce dialogue on pouvait faire intervenir une voix, qui réponde aux traditions du mouvement communiste rappelées auparavant, elle en tirerait des corollaires simples et peu nombreux.

Truman d’une part et les chefs de l’URSS de l’autre n’ont pas la possibilité de provoquer la guerre ou de l’empêcher. Nous pouvons aussi admettre que Truman, Acheson, Eisenhower, MacArthur, ou qui que ce soit d’autre, ne veuillent pas personnellement que la guerre éclate aujourd’hui ou ne trouve pas opportun de travailler à la hâter. Leurs intentions, même si elles étaient différentes, ont peu d’importance.

L’oligarchie du grand capitalisme qu’ils représentent œuvre dans l’économie, dans la production, dans l’industrie, dans la finance avec une pratique qui mène à la guerre, puisque si elle œuvrait différemment cela diminuerait ses profits et léserait ses intérêts de différentes façons. Et les membres de cette oligarchie, pris individuellement, ne pourraient, même s’ils le voulaient, agir de façon radicalement contraire, et même s’ils pensaient pouvoir concilier la sauvegarde de leurs intérêts avec l’ajournement ou la conjuration de la guerre, ils arriveraient aux mêmes conséquences.

Au lieu de cette grosse balourdise, dont l’effet n’est que publicitaire et ne réussit qu’à déplacer un peu le rapport des forces partisanes (s’il y en a encore demain), consistant à crier aux chefs de gouvernement et d’entreprise : arrêtez-vous à temps, vivez, produisez, gagnez, mais ne faites pas la guerre, rappelez-vous que vous étiez le salut du monde jusqu’en 1945 et prenez garde de ne pas l’atomiser, il faudrait leur dire : mieux que vous, nous connaissons votre route vers l’oppression impériale sur le monde; en tant que classe, vous ne pouvez pas vous arrêter, seule le peut la révolution mondiale, en détruisant votre pouvoir. Si vous êtes en paix elle n’y renonce pas, et, si vous êtes un jour en guerre, elle cherchera les voies que cette situation peut présenter pour hâter votre écroulement, et votre paix ne sera pas regrettée.

Pour le monde prolétarien, il n’y a pas d’autre voie de salut.


Source : « Battaglia Comunista » № 1, 1951. Traduit dans « Invariance », Mai 1993. Traduction incertaine, se référer à l’original.

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